Comme il est surprenant de voir débarquer sur les écrans, à un mois des élections municipales, un documentaire sur le FN tourné trois ans auparavant… Un documentaire qui – comme on peut s’y attendre – n’a rien d’élogieux pour le parti de Marine Le Pen.

En 2002, déjà, on nous fit le coup, la veille du premier tour des présidentielles, avec Féroce, le film de Gilles de Maistre qui en appelait ouvertement au meurtre de Jean-Marie Le Pen et pour lequel aucune condamnation ni aucun report de sortie ne furent prononcés par la Justice…

Moins pernicieux que Féroce, La Cravate n’en est que plus insidieux dans sa démarche. Jouissant du statut de documentaire – forcément plus neutre, dans l’imaginaire collectif, qu’une œuvre de fiction –, le film de Mathias Théry et Étienne Chaillou suit, sur deux années, jusqu’aux élections de mai 2017, un jeune militant du FN rencontré sur un précédent tournage. De la distribution de tracts sur les marchés à la mise en scène de vidéos pour la chaîne YouTube de Florian Philippot, Bastien s’implique activement dans la communication du Front national.

Bonne pâte, souriant, le jeune homme de vingt ans se livre avec enthousiasme aux deux cinéastes, leur laisse entrevoir son univers intime et sa passion guerrière (rendue suspecte…) pour le Laser Quest ; et lorsque ceux-ci lui font lire, au fur et à mesure du tournage, le texte qu’ils ont composé pour la voix off du documentaire, Bastien ne relève qu’une fois sur cinq les insinuations qui émaillent leur discours. Des propos qui, certes, s’inspirent de conversations réelles, non enregistrées ou disparues au montage, mais dont le choix lexical n’a jamais rien d’anodin et trahit les intentions réelles du film… Faussement bienveillants à son égard, paternalistes même, les cinéastes créent le malaise en parvenant peu à peu à endormir la méfiance de leur sujet qui, flatté de leur attention, laisse le piège se refermer sur lui.

En soi, La Cravate n’aborde jamais le domaine des idées, seul l’appareil politique du Front national est visé : carriérisme, incompétence, démagogie, éléments de langage, manque de convictions personnelles, tout y passe… Des reproches que l’on pourrait aisément formuler à l’encontre de n’importe quel parti de droite comme de gauche, mais Théry et Chaillou ont choisi de braquer leurs projecteurs sur le FN, étrangement…

Au bout d’une heure de film à tourner en rond et à enfoncer des portes ouvertes, nos cinéastes révèlent une information qui tombe à pic sur le passé trouble de Bastien : le jeune homme avait prévu, quelques années auparavant, une tuerie dans son établissement scolaire. Un projet macabre digne de Columbine. Il fut alors placé un an en famille d’accueil et se lia à des groupuscules néonazis avant de rejoindre le FN. Cela, bien sûr, Théry et Chaillou, complètement tourneboulés, « [viennent] de l’apprendre par hasard » et en demandent la confirmation à Bastien, face caméra… On nous explique donc que les deux cinéastes ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Toute une équipe de production fut mobilisée durant de longs mois, de l’argent fut investi, pour filmer le quotidien d’un jeune homme dont on ne savait rien et sur lequel aucune enquête n’avait été faite au préalable… Le spectateur est pris pour un Mickey.

« Bastien espère que cette entreprise va le rendre respectable, confie Mathias Théry en interview, qu’en enfilant la cravate, il va entrer dans la communauté des politiciens ordinaires, et laver son passé. »

Les cinéastes tombent le masque et nous expliquent, grosso modo, que « la cravate », donc l’apparence, cache une réalité peu ragoûtante. Comprendre, par là, que Bastien, dont la pulsion de mort et les vieilles accointances néonazies seraient représentatives de l’ensemble des militants FN, se ment à lui-même et ne sera jamais assez propre à leurs yeux. Le jugement sur le FN est définitif, celui sur Bastien est lapidaire…

La véritable question, Messieurs les artistes, n’est peut-être pas de savoir pourquoi un ancien skinhead milite au Front national, mais pourquoi des gens non violents, cultivés, férus d’Histoire et diplômés le font.

1 étoile sur 5

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