Nous évoquions, en 2019, le documentaire J’veux du soleil à travers lequel les cinéastes François Ruffin et Gilles Perret tentaient de rallier à La France insoumise le mouvement des gilets jaunes. Une entreprise de récupération aussi vaine que boiteuse, dont nos manifestants du samedi, dans leur grande majorité, n’ont sans doute jamais pris connaissance. À présent, c’est au tour de Gustave Kervern et Benoît Delépine de témoigner leur intérêt pour le mouvement, non pas par le biais du documentaire mais de celui de la fiction. Un intérêt pour le moins curieux de la part de ceux qui, avec Groland et Mammuth, ont tant raillé par le passé les « beaufs » de la France périphérique…

Effacer l’historique met en scène sur un mode ironique, et assez jubilatoire il est vrai, trois anciens gilets jaunes issus du même lotissement, rencontrés à l’époque sur un rond-point et peinant toujours autant à joindre les deux bouts face à un monde pourri et désenchanté où seul le discours promotionnel, du type « abonnement gratuit à 14 euros par mois », égaie encore le quotidien. Parmi eux, Marie, sans emploi, souffre de l’absence de son fils qui, pour des raisons bassement consuméristes, a choisi de vivre chez son père plus à même de lui payer ses fringues de marque. Bertrand, lui, est criblé de dettes et achète dorénavant sa nourriture à crédit. Quant à Christine, fraîchement reconvertie en chauffeur VTC sous le pseudo de Farida – question de crédibilité… –, elle n’arrive tout simplement pas à trouver de client du fait de sa mauvaise notation sur l’application téléphonique de sa société. Comme si cela ne suffisait pas, nos trois personnages sont la proie des nouvelles technologies : Marie est victime d’un maître-chanteur qui menace de publier sur Internet une vidéo de leurs ébats sexuels filmée lorsqu’elle était en état d’ébriété, Bertrand subit la dépression de sa fille qui refuse d’aller au collège depuis qu’elle a été agressée et filmée par ses camarades et Christine tente de combattre sa dépendance à Netflix et aux séries télé…

Récit d’une aliénation moderne au tout technologique et au tout virtuel, Effacer l’historique fourmille, par-ci par-là, d’idées intéressantes, conférant à l’ensemble un côté « film à sketchs » à l’humour pince-sans-rire, qui n’est pas déplaisant mais se révèle inégal sur la durée – la dernière demi-heure mettant en cause les GAFA accuse, hélas, une sérieuse baisse de régime.

En outre, le film bénéficie de la présence, au casting, du monumental Bouli Lanners dans un rôle mémorable de hacker écolo-capitaliste, et de Benoît Poelvoorde en livreur d’Amazon un poil oppressé, le temps d’une séquence courte et jouissive à la fois.

Là où le bât blesse, malgré tout, c’est que la lecture que font Delépine et Kervern du mouvement des gilets jaunes est erronée. Marie, nous dit-on, n’a jamais bossé de sa vie et s’en porte très bien, tandis que Bertrand se permet d’interrompre son travail pour aller chercher ses colis recommandés à La Poste. Or, les manifestants que l’on a vus, chaque samedi, sur les Champs-Élysées, loin de correspondre à la France des assistés dépeinte dans le film – celle-ci existe, mais ce n’est pas la même… –, étaient précisément des travailleurs, ouvriers ou employés du périurbain, opposés à l’augmentation des taxes sur le carburant. Celui qui, précisément, leur permettait de se rendre tous les matins au travail… À croire que Delépine et Kervern n’ont toujours pas abandonné, en 2020, leur vision « grolandaise » et méprisante de la France profonde.
Dommage, il s’en fallait de peu pour que le film fût réussi.

2 étoiles sur 5

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