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Culture - Editoriaux - Musique - 17 avril 2020

Christophe : des mots bleus pour Aline

Daniel Bevilacqua, plus connu sous le nom de , vient de nous quitter, ce 16 avril. Le confinement n’avait pas dû changer plus que ça ses habitudes, lui qui, depuis des décennies, vivait précisément confiné chez lui, à , dans le quartier de Montparnasse, dormant le jour pour ne quitter son domicile qu’à la nuit tombée.

Bref, l’homme était un brin excentrique ; un peu à la manière d’un Jacques Dutronc, claquemuré, lui, dans les montagnes corses depuis un paquet de temps. Enfant d’une famille d’immigrés italiens et ayant grandi à Juvisy-sur-Orge, le genre de ville propre à faire exploser les statistiques de suicide en banlieue, il délaisse tôt l’entreprise d’électro-ménager de son père pour se lancer à corps perdu dans la musique.

Ses premières influences ? Le blues, Robert Johnson et John Lee Hooker en tête, indubitable preuve de goût, même si ça ne s’entendra pas vraiment dans sa carrière future. Son pseudonyme ? Il le doit à la médaille de saint Christophe que sa mère lui a offerte. Son premier tube ? « Aline », en 1965, évidemment, qui se retrouve en tête des ventes de disques, en France et en Europe, bien sûr, mais également au Brésil, en Israël et en Turquie.

Puis, toujours dans les mois qui suivent et dans la même veine alors célébrée par Salut les copains, il y a encore « Les Marionnettes » et « Excusez-moi, monsieur le professeur ». Le succès est vite arrivé, aussi vite que les voitures de sport qu’il conduit désormais à tombeau ouvert, ce qui lui vaut des controverses récurrentes avec ces forces de l’ordre assez peu connues pour leur humour quant aux cabrioles motorisées sur la voie publique. Puis, la gloire s’étiole : au début de la décennie 1970, il est passé de mode et il lui faut tenter de se réinventer pour ne pas disparaître.

Il signe donc avec Francis Dreyfus, l’un des patrons du jazz hexagonal ; lequel lui conseille de s’adjoindre les services d’un jeune parolier, un certain Jean-Michel Jarre. Au passage, il se laisse pousser cheveux et moustaches, troque ses costumes cintrés contre des vêtures plus amples, tel une sorte de David Bowie sous influence transalpine. Et ce sont « Les Paradis perdus » et, surtout, « Les mots bleus », chansons se trouvant à la confluence du rock progressif anglais de l’époque et de la roucoulade à l’italienne. Le cocktail est détonnant et les succès s’enchaînent à nouveau.

Puis, sans prévenir personne, il se lance à la fois dans une ressortie d’« Aline » – le 45 tours se vend à nouveau par wagons entiers – et une quête sans fin de la perfection sonore. Désormais, il enregistre tout à domicile et la légende veut qu’il puisse passer des mois entiers à la recherche du son de batterie parfait. En 1983, il signe son dernier grand succès : « Succès fou », justement.

L’homme, qui n’était déjà guère prolixe, se renferme davantage, signe des albums plus à destination des musicologues distingués que du grand public, à l’exception de « Boule de flipper », écrit pour la jolie Corynne Charby, la poisseuse du film la Chèvre, de Francis Veber, avec Pierre Richard et Gérard Depardieu. Paradoxalement, le culte christophien conquiert chaque jour de nouveaux adeptes, tandis qu’à son corps défendant, il devient éminemment branché chez les plus branchés des branchés.

Voilà qui ne semble pas le bousculer plus que ça, à croire que « L’Aquoiboniste », la chanson de Serge Gainsbourg, a été tout spécialement écrite pour lui. Ce qui pouvait également se vérifier en matière d’engagement politique. Ainsi, sur sa page Facebook, l’écrivain Pierre Robin note-t-il : « Christophe s’exprimait avec un peu de difficulté, comme un Modiano de la chanson. Ça ne l’empêchait pas de dire des choses marrantes. Comme dans cette interview dans Rock and Folk réalisée par Ardisson au début de 1981 : on lui demandait pour qui il allait voter à la présidentielle et il répondait : “Pas pour Giscard. Mais certainement pas pour les vieux cons de la gauche !” »

Son surnom était le Beau Bizarre. Jamais sobriquet n’avait été aussi bien porté. Et avec une indéniable élégance, qui plus est.

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