Editoriaux - Entretiens - Politique - 14 octobre 2019

Christophe Billan : « Emmanuel Macron est le symbole de la victoire de l’ordre marchand »

Christophe Billan, ancien président de Sens commun et auteur de L’Honneur perdu de la droite, répond sans détour aux questions sans concessions de Boulevard Voltaire.

Je suis Christophe Billan, ancien président de Sens commun. J’avais pris la décision de soutenir François Fillon, d’organiser le Trocadéro puis de démissionner lorsque je n’étais pas libre de parler à tout le monde, et notamment à Marion Maréchal.

Quand la droite aurait-elle « perdu son honneur » ?

C’est un long processus. Les deux étapes clés sont Maastricht et Lisbonne. À Maastricht, la droite a décidé de faire passer les jeux d’appareil, les “combinaziones” et les calculs politiques en premier. Quand Jacques Chirac a pris la décision de préserver son accord avec l’UDI plutôt que de défendre les fondamentaux de la droite à Maastricht, nous avons commencé le processus de décomposition de l’honneur de la droite. Cela s’est accéléré au moment de Lisbonne, lorsqu’on a pris la décision d’y aller, contre l’avis du peuple français. On a ratifié un traité qui a continué le démembrement de la souveraineté de notre pays. Il a continué de renforcer cette épaisseur technocratique de l’Europe. Cela n’a rendu service ni à l’Europe ni à la France.

La droite a surtout payé et la montée surprise d’Emmanuel Macron et les affaires de François Fillon dans les faits…

Comme Victor Hugo, je crois que rien n’est plus fort que l’idée quand l’heure est venue. Vous avez cité des déclencheurs, mais Emmanuel Macron est le symbole de la victoire de l’ordre marchand. C’est ce que j’évoque dans mon ouvrage. C’est le fait qu’aujourd’hui, la ligne de partage idéologique va entre un ordre marchand qui est en train de marchandiser notre société, les corps, les esprits et le divertissement. Un Emmanuel Macron incarne cette logique-là. Il est l’incarnation de la marchandisation. D’une façon ou d’une autre, quel que soit le moment, le patron de l’ordre marchand aurait pris le pouvoir. Les costumes et les affaires n’ont été que le révélateur de la déliquescence d’une structure LR.
Le Trocadéro a démontré que si la droite s’était mobilisée derrière son champion, on le voit avec les scores au premier tour, François Fillon l’aurait emporté. Or ce n’était plus possible. La machine est cassée. Le déshonneur est acté et de toute façon la droite aurait perdu.
L’avantage est que la situation a été clarifiée. On sait désormais que LR est terminé, c’est la fin d’un cycle. On sait que nous avons besoin de reconstruire doctrinalement la droite. On sait aussi que si l’on veut s’opposer à l’ordre marchand, on aura besoin des valeurs pérennes de la droite.

Croyez-vous encore au clivage gauche-droite ?

Je ne crois pas au rapport de force gauche-droite, mais je crois que la droite continue d’être le nom de quelque chose. Je crois que désormais la gauche est le nom d’un matérialisme qui a fini par muter dans l’ordre marchand. C’est pour cette raison que vous avez une gauche caviar. La gauche caviar va dans cet ordre marchand d’une manière très décomplexée. Nous sommes face à des tenants d’un matérialisme qui n’a pas peur de la marchandisation des corps et de la déstructuration des familles. Face à cela, on doit avoir la droite. La droite est le nom de trois choses.
Premièrement, d’un homme libre et responsable.
Deuxièmement, d’une société qui articule des obligations et des libertés. C’est le fait que ce n’est pas n’importe quelle société. Il faut une civilisation pour la maintenir.
Et enfin, une force d’action qui n’est pas la même.
Je suis frappé par l’impuissance de l’État. Cela a commencé avant Macron. On ne peut pas uniquement le reprocher à Macron. L’Europe n’en est qu’un symbole. Il faut pouvoir reconquérir la force de gouverner tel que Richelieu l’avait créé. Richelieu est profondément un homme de droite parce qu’il avait ces trois aspects-là.


Christian Jacob a été élu président des LR face à Julien Aubert et Guillaume Larrivé. Aucun des trois ne peut-il incarner un renouveau ?

Je ne le crois pas. Pourtant, il y a des personnalités et des discours intéressants.
On sera toujours dans cette logique de « j’ai des propos d’estrade qui ne m’engagent pas dans la façon de gouverner et de structurer ». Là, en l’occurrence c’est la gouvernance d’une machine.
Tant que nous ne sommes pas revenus sur l’idée maîtresse LR qui est celle de l’UMP, la “combinazione” avant la force de gouverner, nous ne sommes plus une droite de gouvernement.

Convention de la droite, utile ou inutile ?

Je pense que toutes les initiatives qui essayent de réfléchir sur cette affaire-là sont intéressantes. Je pense que ce n’est pas négatif. En revanche, il y a eu des maladresses dans la façon de l’organiser et de maintenir les débats. On n’a pas atteint l’objectif que l’on s’était fixé. Il va falloir apprendre des erreurs.
Il n’était pas opportun de laisser une véritable tribune à monsieur Enthoven qui a pu déverser tous ses messages et provoquer lui-même quelques moments d’exaspération qui sont revenus en boucle. J’aurais préféré avoir un échange pour pouvoir équilibrer les propos.
Eric Zemmour est un très bon polémiste, mais on n’a pas à l’ériger en stature politicienne pour donner un message. C’était plutôt maladroit et cela a dilué le message de Marion en fin de journée. Il y a des choses qu’il faut creuser et une organisation qu’il faut probablement revoir au regard de l’objectif.


Avenir de la droite : dégagisme ou expérience ?

Ce qui fait défaut, c’est indéniablement cette expérience. À mon sens, ce qui est en jeu ce n’est pas de pouvoir agréger différentes chapelles, nous n’y arriverons jamais. L’idée n’est pas derrière l’os royal, plusieurs chapelles vont à la conquête de Jérusalem. Cette espèce de version magnifiée ne produira aucun effet. En revanche, ce qui peut être intéressant est de définir les grands principes de la droite dont on a besoin pour gouverner. Si on ne crée pas cette alternative à l’ordre marchand, Macron ou un autre vont se déployer et rien ne pourra lui résister.
J’ai été sensible aux propos de Robert Ménard. Il a dit « la guerre a déjà commencé, le conflit et la résistance sont déjà là. Si on n’occupe pas le terrain politique, on ne le fera pas ». Son message est clair. On peut deviser, ce que j’appelle être un anarchiste de droite. C’est utile pour draguer dans des soirées, mais cela ne produira pas d’effets politiques. Il faut reconstruire une force de gouvernement.

Est-on dans la métapolitique par peur d’occuper le terrain ?

On sait ce dont on a besoin. On sait parfaitement ce qu’il faut opposer et ce qui structure une civilisation et une action politique. Tout a été écrit. Il faut arrêter de réfléchir et de s’écouter penser. Il faut bâtir une véritable alternative qui doit être raisonnable dans ses mots et dans ses propositions. Je dénonce le bolsonarisme, je ne crois pas du tout à ces espèces de postures de tweet qui créent de l’excès, mais qui ne gouvernent pas. Monsieur Bolsorano est entre les mains de grands propriétaires terriens qui font de lui ce qu’ils veulent. Nous n’avons pas besoin de cela sinon nos idées vont perdre encore quarante années.


On en revient donc à cette problématique : il manque le chef et la structure…

Absolument. Je ne suis pas ressorti frustré, mais je n’ai pas trouvé une personnalité et une idée claire du sillon qu’il faut tracer. J’invite vraiment tous ceux qui veulent créer une alternative à se retrouver pour dire comment nos idées peuvent prendre corps, comment tracer un sillon et comment on peut identifier une personne capable de l’incarner. La France a besoin d’incarnation.

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