Caroline Cellier est morte ? On refuse de le croire. Elle avait soixante-quinze ans ? Impossible à concevoir. Car pour nous, elle n’avait pas d’âge, gravée qu’elle était dans le marbre de l’éternité, avec ses yeux de glace et ses lèvres de braise. Une femme française, si française, un peu bourgeoise et très accorte à la fois.

C’est qu’elle en a fait chavirer, des cœurs de grand écran. Celui de Jacques Brel, dans L’Emmerdeur, d’Édouard Molinaro (1973), qu’elle plaque pour Jean-Pierre Darras, inénarrable en psychiatre vaguement escroc et parfaitement veule. D’où cette réplique du chanteur belge, face à un Lino Ventura, tueur à gages manifestement dépassé par les événements : « Elle allait le voir tous les jours. Elle s’allongeait sur le divan. Normalement, normalement, il aurait dû rester dans son fauteuil, lui. C’est toujours comme ça : le malade est sur le divan, et le docteur est à côté dans son fauteuil. Il pose des questions, il prend des notes. Normalement, c’est comme ça que ça se passe, chez un psychiatre. Eh bien, là, pas du tout ! Hop, tout le monde sur le divan ! Et moi, je payais soixante francs de l’heure. »

Caroline Cellier, pour les amateurs d’élégance canaille, c’est encore L’Année des méduses, film pas très malin de Christopher Frank (1984) où les gandins n’ont alors d’yeux que pour une Valérie Kaprisky à la jeunesse autrement plus arrogante, mais tellement moins propice aux coupables pensées : soit toute la différence qu’il peut y avoir entre grande dame et petite donzelle. Une prestation qui lui vaut un César™ du Meilleur second rôle, seule récompense de sa carrière, elle qui fut pourtant si souvent sélectionnée, au théâtre comme au cinéma, sans plus de succès que ça.

Encore à propos de cœur, Caroline Cellier parvient même à reconquérir celui d’un certain Jean-Philippe Smet, plus connu à l’état civil sous le nom de Johnny Hallyday, dans l’épatant Jean-Philippe de Laurent Tuel (2005), film consacré aux affres de la célébrité. Une fois de plus, elle y est plus somptueuse, impériale et belle que jamais.

Et, toujours tant qu’à évoquer les cœurs, celui de la défunte ne battit finalement que pour un seul homme : Jean Poiret. L’itinéraire du grand amour d’une vie partagée de 1965 à 1992, année de sa mort, mérite qu’on s’y arrête, tant il est révélateur de la véritable nature de leur couple, tout en pudeur et retenue. Car avant de connaître les feux de la rampe avec La Cage aux folles, du même Édouard Molinaro (1978), Jean Poiret fut, malgré son physique de play-boy, un soutier comme les autres, ayant démarré sa carrière à la rude école du café-théâtre, avec un certain Michel Serrault.

Ensuite, une carrière souvent abonnée aux seconds rôles, pas toujours dans des chefs-d’œuvre et parfois dans de sombres panouilles, mais sans jamais véritablement démériter, tout comme sa chère veuve. Ils avaient ainsi ceci de commun d’être au rang de ces acteurs et actrices qu’on apprécie sans jamais toujours se rappeler le nom, à l’instar de tant d’autres de ces figures de deuxième plan ayant contribué à faire la grandeur du cinéma français.

On ajoutera que l’un comme l’autre observèrent, leur carrière durant, une appréciable discrétion quant aux affaires du monde. Ces deux-là étaient-ils de gauche ou de droite ? On ne le saura jamais, puisque refusant de s’épancher en déclarations à l’emporte-pièce, au contraire de tant de leurs confrères et consœurs, pourtant autrement moins capés. Pour résumer, Caroline Cellier et Jean Poiret étaient éminemment français, au sens le plus noble du terme.

Par les temps qui courent, on ne saurait trouver meilleure épitaphe.

Caroline Cellier dans L’Emmerdeur

17 décembre 2020

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