Ce n’est pas une interrogation sans intérêt, surtout en ce temps d’angoisse et de tragédies pour tant de familles.

L’hebdomadaire Paris Match a consacré sa couverture et une dizaine de pages au compte rendu de l’entretien qu’a eu l’excellent Bruno Jeudy avec l’épouse du président de la République, suivi par des échanges avec la même, le professeur Jouven et Frédéric Valletoux sur l’action de la Fondation Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France. Le tout agrémenté de plusieurs photographies de au travail ou en discussion.

C’est beaucoup. Est-ce trop ?

Elle est qualifiée de « confinée et engagée ». Si ses talons hauts sont évoqués et si elle a raison de trouver « ridicule » l’idée de tenir « le journal de son confinement dans un Palais entouré d’un hectare et demi de parc », l’essentiel est consacré à son mode de vie à l’Élysée, à ses préoccupations pour l’école et à sa lutte en faveur des hôpitaux. Comme d’habitude, son intelligence et sa sincérité sont évidentes, mais il n’empêche que cette focalisation sur elle peut troubler. Cet éclat médiatique maintenant peut surprendre.

Nous avons, dans « Les Vraies Voix » (Sud Radio), débattu sur le caractère indécent ou non de cette exposition et, pour ma part, j’ai soutenu qu’elle pouvait sembler indécente mais que je l’estimais normale, s’agissant de l’épouse d’un Président dont l’influence est certaine et l’empathie avec les Français évidente dans cette épreuve qui devrait nous inciter à faire cause commune.

Je perçois, cependant, combien et pourquoi cette mise en lumière médiatique du pouvoir, fût-ce par l’entremise de Brigitte Macron, est susceptible d’apparaître choquante. Certains de nos concitoyens sont aujourd’hui dans le ressentiment ou le désespoir. Le sujet de Paris Match et son ampleur peuvent apparaître comme une offense à l’égard d’un pays qui n’aurait que faire des états d’âme de la première dame et même de sa bonne volonté compassionnelle et agissante pour nos compatriotes qui se trouvent en première ligne du front sanitaire.

Pourtant, un premier mouvement d’agacement passé, je tiens qu’on a le droit d’attacher de l’importance à cette double intervention – intime, conjugale et familiale d’abord puis humanitaire et solidaire – de Brigitte Macron.
Je ne vois pas, en effet, au nom de quoi elle devrait être privée de parole parce qu’une parole multiple, populaire et élitiste, politique, contradictoire, critique et même insultante parfois, s’exprime et que la sienne n’aurait aucune légitimité pour s’y ajouter.

J’écarte cette hypothèse que la détestation de certains à l’encontre du Président pourrait rejaillir sur elle et lui interdire, parce que nous serions dans une période dure et mortifère, toute latitude pour une exposition qui en elle-même n’est pas choquante. Sauf à considérer que le régalien forcément confortable doit se condamner à l’effacement médiatique par rapport au commun des Français.

Il me semble que, derrière cet arbitrage à opérer entre indécence et/ou normalité, une problématique plus sérieuse et constante dans notre démocratie se dégage. Le pouvoir serait nécessairement hors-sol, déconnecté, indifférent, le haut mépriserait le bas et il y aurait un gouffre entre l’univers élyséen et la France profonde. Brigitte Macron ne pourrait pas s’accorder avec ce que cette dernière ressent parce qu’elle n’appartiendrait pas au même monde, qu’elle ne serait que du côté des puissants et de leur égoïsme présumé.

Ce qui est absurde alors que, par exemple, une Arielle Dombasle se vantant d’être restée à Paris par « solidarité » prête vraiment à la dérision. Je pourrais me contenter de soutenir que ce partage entre gouvernants et gouvernés résulte d’élections et que, sauf à tomber dans un régime tellement égalitaire qu’il serait ridicule et dévastateur pour les citoyens et l’image de la France, il n’y a pas d’autre choix que ce clivage entre un appareil impressionnant et notre quotidienneté qui l’a validé dans sa forme en votant.

Cette dénonciation que les gilets jaunes ont poussée au paroxysme ne date pas d’aujourd’hui. Il me semble qu’il n’y a pas une séquence de notre Histoire royaliste puis républicaine où les sujets, puis les citoyens, n’ont pas éprouvé cette impression amère d’être laissés-pour-compte, relégués, oubliés loin des lumières du pouvoir. Cette mélancolie frustrante, souvent vindicative, parfois révolutionnaire, est au cœur de notre vie collective. Personne n’a été à l’abri.

Mais je voudrais terminer sur le seul qui soit parvenu à peu près à résoudre cette équation entre distance et peuple. Charles de Gaulle, avec sa majesté et sa roideur, malgré sa simplicité privée, n’a jamais laissé croire à un pouvoir de proximité, à une présidence de familiarité. Mais, avec lui, ce que le peuple perdait dans un impossible rapprochement, il le gagnait ailleurs, et sur un plan plus décisif, parce que sa conception de la légitimité redonnait quand il le fallait la parole au peuple. Celui-ci ne souffrait pas de la séparation parce qu’elle était comblée en certaines circonstances au point d’entraîner, un jour, le départ du fondateur de la Ve République.

Brigitte Macron dans Paris Match : une médiatisation régalienne normale.

Mais alors pourquoi, en retour, le président de la République, au lieu d’ouvrir les portes de l’Élysée et de parler souvent aux citoyens, ne donne-t-il pas plus la parole à ceux-ci ?

Extrait de : Justice au Singulier

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