C’est drôle, le destin de certains mots. Prenez le mot « bordel ». À l’origine, tout le monde sait ça, le bordel est une maison de prostitution. On disait une maison close, au temps de Monsieur Charles ou de Madame Mado. Mais quand la mère de famille demande à ses ados d’aller mettre de l’ordre dans leur chambre en s’exclamant « J’en ai assez de ce bordel », personne ne pense que les boutonneux tiennent un lupanar pour se faire de l’argent de poche.

Et quand , ministre de l’Intérieur, bien décidé à montrer ses petits muscles, après l’arrestation de seize Tchétchènes à Saint-Dizier, dans la Haute-Marne, s’exclame « Avoir le droit d’asile ne crée pas le droit de mettre le bordel », on n’imagine pas qu’il va demander à ces belles personnes d’aller ranger leur chambre. On aimerait croire qu’il va tout mettre en œuvre pour qu’ils rentrent chez eux, mais ça, c’est une autre histoire. Donc, « bordel » commença sa carrière sur le trottoir et accède aux lambris de la . Ça doit être ce qu’on appelle l’ascenseur social. D’aucuns diront qu’il vaut mieux prendre l’escalier car ça fait de l’exercice. D’ailleurs, c’est bien connu, le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier. Entre parenthèse, personne – enfin, on imagine… – ne va faire un procès à Gérald Darmanin parce qu’en employant le mot « bordel », il montre un indubitable mépris pour ces malheureuses femmes exploitées sexuellement. En tout cas, pas de tweet de qui, rappelons-le, est désormais ministre délégué auprès de Gérald Darmanin.

Un autre mot a connu aussi un destin fulgurant. Cette fois-ci grâce au show-biz. « Enfoiré ». Un enfoiré, c’est une personne déloyale, de peu de moralité. « Quel enfoiré ! », s’exclamera-t-on après qu’untel nous a fait un mauvais coup. C’est Coluche qui donna ses lettres de noblesse à ce mot avec la création des Restos du cœur. Faire partie des Enfoirés, dans le show-biz, c’est un peu comme être admis aux honneurs de la cour, autrefois. Si on demande d’où vient le mot « enfoiré », on répondra sans doute de « foire », du latin feriae. Faire la foire, c’est faire la fête, et que font les « Enfoirés », sinon faire la fête ? Eh bien, non. « Enfoiré » viendrait du latin foria, « diarrhée ». Moins fun, tout d’un coup. Le verbe « enfoirer » signifierait, pour faire court, « emmerder ». On vous épargnera le dessin. De la selle à la scène : là aussi, une belle réussite comme on aimerait en voir beaucoup.

Enfin, et sans transition, comme on disait au journal télévisé jadis, terminons sur un troisième mot, pour faire bon poids. Le mot « enc…lé ». Autant les deux premiers ont obtenu leur entrée dans le gotha, autant ce dernier est voué à jamais aux égouts. La preuve ? Nous n’osons même pas écrire sa deuxième syllabe. Le mot n’est pas très joli. Il est même très laid. Comme « bordel » ou « enfoiré », vous me direz, du moins à l’origine. Mais il fait la une. Après la politique, le show-biz, le sport. L’Olympique lyonnais, en Ligue des champions, élimine Manchester City et se qualifie en demi-finale contre le Bayern de Munich alors que le PSG, toujours en demi-finale, va affronter Leipzig. On est content. Et le site de jeu en ligne Winamax Sport, dont nous ignorions l’existence jusqu’à ce jour, de tweeter « élégamment » (précisons que c’est du second degré, on ne sait jamais aujourd’hui) : « On prend l’Europe on l’encule à deux. » Classe. Mais là n’est pas le problème, semble-t-il. Il paraît que c’est une « insulte homophobe », nous tweete Marlène Schiappa. Là, c’est rédhibitoire. Elle nous met, d’ailleurs, en référence un article savant de franceinfo datant de 2019. Autant dire que ça ne se discute pas. Moi, j’aurais dit tout simplement que c’est vulgaire. Cela devrait être largement suffisant pour ne pas avoir le droit de monter dans les carrosses médiatiques. Je parle des mots, évidemment.

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