Editoriaux - 6 mars 2019

Bloody Sunday : pourquoi rouvrir de vieilles plaies ?

En affirmant que certains crimes – contre l’humanité généralement, quoique la raison sociale de cette dernière puisse demeurer énigmatique – sont désormais tenus pour imprescriptibles, certaines autorités judiciaires plus ou moins supranationales mesuraient-elles la portée de cette décision ? Soit cette infernale course à l’échalote voulant que toutes les « souffrances » aient désormais vocation à être prises en compte, malgré cette date de péremption mémorielle qu’imposait jusqu’alors le sens commun : primat de l’impératif et nécessaire pardon, censé précéder celui de l’oubli.

Et ce mistigri mortifère de resurgir là où on ne l’attendait pas forcément avec la tuerie du Bloody Sunday. Résumons : nous sommes en Irlande du Nord, le dimanche 30 janvier 1972, à Derry. La guerre entre catholiques et protestants bat son plein. La manifestation dégénère et quatorze Irlandais se retrouvent allongés sur le bitume.

En 2010, le rapport Saville établit que toutes les victimes étaient « innocentes ». Les uns les tenaient pour « terroristes » et les autres pour « résistants ». Quelle étrange magie que cette sémantique voulant qu’un « terroriste » parvenu au pouvoir devienne illico « résistant ». Charles de Gaulle, David Ben Gourion, Yasser Arafat et quelques autres en savent quelque chose.

Mais voilà qu’aujourd’hui, l’affaire se retrouve mise sur le tapis avec le possible jugement de quatre soldats anglais à l’époque impliqués. D’où le vigoureux entretien accordé par le pétulant Boris Johnson, ancien maire de Londres et ministre des Affaires étrangères sortant, au Daily Mail ; où il affirme, en substance, que cette même affaire, à l’instar des poussières, aurait plutôt vocation à retourner sous le même tapis. À propos de ces quatre hommes, il assure donc : “Ils ne se sont pas levés le matin avec l’intention de tuer et de mutiler des civils innocents. […] Voulons-nous vraiment envoyer de vieux soldats mourir en prison ?”

De son côté, Regina McLaughlin, dont le père, Gerry McKinney, avait été abattu lors de ce sombre dimanche, opterait plutôt pour l’apaisement : “Quel est l’intérêt de les mettre en prison ? Leurs enfants et petits-enfants vont les perdre, tout comme j’ai perdu mon père.”

Le 14 mars prochain, le gouvernement d’Irlande du Nord est censé statuer sur le sort des prévenus. Et Boris Johnson d’ajouter que la mort de ces manifestants pourrait surtout avoir été le fait de “la confusion et de la panique. Cette affaire ne sent pas bon. Nous n’avons rien de neuf à tirer d’un nouveau procès.”

En une période où, en France, nous n’en finissons plus de fouailler les vieilles plaies, colonisation, croisades, esclavage, Inquisition et semaine des quatre jeudis, en attendant que soient enfin résolus mystères du vase de Soissons et du trésor des Templiers, ne serait-il pas opportun de prêter une oreille attentive aux propos de Boris Johnson, par ailleurs ancien champion du Brexit et potentiel futur Premier ministre de Sa Très Gracieuse Majesté ?

Pour mémoire, on rappellera qu’un Henri IV signant l’édit de Nantes, mettant ainsi fin à une interminable guerre civile à caractère politico-religieux – tout comme en Irlande –, avait au passage institué une sorte de « crime de mémoire » et de « devoir d’oubli », menaçant des plus lourdes peines quiconque s’aviserait de faire revenir les fantômes du passé, quelles qu’aient été les horreurs commises et endurées d’un côté comme de l’autre.

Tout bien réfléchi, c’était assez sage et notre bon roi Henri parlait d’or, et il est bien paradoxal qu’un Anglais aussi foutraque qu’éternellement décoiffé vienne nous rappeler ce qui devrait couler de source et d’évidence.

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