Une abbaye millénaire, un dortoir des moines réaffecté, plongé dans la pénombre. Un nom : Lévêque. Et soudain, libérées par la vague #MeTooIncest consécutive à l’odieuse affaire Duhamel, des accusations de crimes pédophiles sur plusieurs années et plusieurs enfants. On aurait pu croire, avec de tels ingrédients, à une vague d’indignation, au refus de la prescription. Mais curieusement, rien de tout cela. Par quel miracle Lévêque mis en cause bénéficie-t-il de ce traitement de faveur ? Pourquoi une telle mansuétude ?

Car de quoi et de qui s’agit-il ? L’abbaye, c’est Fontevraud, abbaye millénaire, devenue centre culturel de rencontre, alliant plus ou moins heureusement architectural splendide et création contemporaine, créative, scandaleuse ou vide selon les saisons. Lévêque, c’est sans mitre ni crosse qu’il faut l’imaginer. Claude Lévêque est un artiste autoproclamé punk, internationalement reconnu, et que de l’enfance a toujours fasciné, entouré constamment d’adolescents qu’il aime à présenter comme ses filleuls, ses assistants, ses neveux ou ses enfants… L’accusation, c’est celle d’une victime, le sculpteur Laurent Faulon, qui dénonce, pour lui, pour son frère et pour d’autres, des « viols et agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans », comme l’a révélé dans un long récit mis en ligne, le 10 janvier, et qui fait l’objet d’une enquête.

 


Si, à Genève, Lionel Bovier, le directeur du Musée d’art moderne et contemporain justifie son choix, dans Le Figaro, de retirer les œuvres de l’artiste accusé : « De mon point de vue, le discrédit qui est aujourd’hui jeté sur son travail sera absolument irrémédiable si les accusations se révèlent fondées. Je ne pourrai plus jamais regarder ce travail sans y trouver des indices des crimes qui lui sont reprochés. Par conséquent, le musée que je dirige ne montrera ni ne diffusera son travail dans le futur. » Montreuil et Montrouge ont également décidé de débrancher les œuvres lumineuses du plasticien.

À l’inverse, de l’art et du spectacle, les institutions bénéficiant de ses œuvres minimalistes et conceptuelles chèrement cotées, les galeries et les critiques, tous se taisent et se terrent : on ne s’attaque pas à un monstre, quand il est sacré. On préfère séparer l’homme de l’œuvre. « Tout savait qu’il aimait s’entourer de éphèbes, et un bon nombre craignait le pire. Mais comment agir contre un homme qui a une telle aura, quand on n’a que des rumeurs et qu’on n’est pas témoin de ses manœuvres ? Contre un artiste qui exerce une telle fascination, car il a produit une œuvre incroyable ? » s’interroge, dans , une conseillère de collectionneurs.

Concernant l’abbaye de Fontevraud, l’on s’étonnera du maintien de l’œuvre qui, depuis 2012, serpente sous forme de barques alanguies où l’on s’allonge, sous une lumière de néon rouge, dans toute la longueur de l’antique dortoir des moines. Occasion, peut-être, de déplacer cette œuvre, nommée Mort en été, pour le moins… déplacée ? « L’installation avait été démontée l’an passé pour une opération de maintenance. Elle a été remontée et est prête à être montrée au public dès que l’abbaye pourra rouvrir », répond Martin Morillon, le directeur de l’abbaye, dans Le Courrier de l’Ouest. Si l’œuvre « sera bel et bien là lors de la réouverture », le public à qui il resterait une once de capacité d’indignation n’est pas, quant à lui, tenu d’être bel et bien là lors de la réouverture.

Mise à jour le 26/1/2021 à 21 h 20 :

Finalement, Christelle Morançais, présidente (LR) de la région Pays de la Loire, annonce ce soir que l’œuvre Mort en été va être retirée de l’exposition temporaire. Une « décision qui s’impose pour protéger la réputation de l’abbaye royale de Fontevraud dont la région a la charge », écrit-elle.

26 janvier 2021

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