[LIVRES DE NOS MAISONS] Jean Raspail, poète-aventurier de Dieu et du roi

Royaliste convaincu et catholique fervent, Raspail fait souvent rêver à droite, mais séduit parfois aussi à gauche.
Capture écran Éditions du Fallois
Capture écran Éditions du Fallois

Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.

Dans cette maison, la bibliothèque reflétait à elle seule la culture de la famille qui s’y réunissait plusieurs fois l’an. Ici, on avait accepté la messe moderne comme les arrière-grands-parents s’étaient ralliés à la République : avec résignation et sans trop se poser de questions. Pourtant, ce soir-là, au hasard d’un alignement où se côtoyaient les Mémoires de Charles de Gaulle (Éditions Pocket), Sur la Terre comme au Ciel du pape François (Éditions Robert Laffont) et Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry (Éditions Gallimard), mon regard fut intrigué par la tranche noire d’un ouvrage qui me semblait familière. C’était Sire (Éditions du Fallois), de Jean Raspail, et, le jouxtant, Le Camp des saints (Éditions Robert Laffont), Le roi au-delà de la mer (Éditions Albin Michel) et Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (Éditions Albin Michel). Comment le royaliste et catholique traditionnel Raspail avait-il pu échouer dans ces lieux si républicains et emprunts de convictions démocrates-chrétiennes ? Le génie de sa plume était donc si grand qu’il avait réussi à charmer une bourgeoisie d’ordinaire effrayée par tout écart avec un conformisme de bon aloi ? Perspective réjouissante que celle d'un Raspail roi au-delà de son public, souriais-je...

Le roi, entreprise indispensable et déraisonnable

Les pages cornées par endroits indiquaient en effet que ces brûlots hautement réactionnaires étaient passés de main en main, de parents à enfants, mais aussi de cousins à amis. Tous s’étaient sans doute encanaillés avec plaisir et avidité en suivant, dans Sire, les chevauchées épiques d’un prince de Bourbon imaginaire traversant la France pour s’en aller se faire sacrer à Reims. Ils avaient surement sursauté à la lecture de la suite, Le roi au-delà de la mer, où Raspail retrouvait son roi de cœur et d'esprit pour le conseiller sur les meilleures techniques et stratégies à déployer pour reprendre le pouvoir… puis énumérer les nombreuses raisons de considérer l’indispensable entreprise royale comme déraisonnable, voire impossible.

Ils s’étaient probablement échappés vers l’autre hémisphère où, au contact d’Orélie-Antoine Ier, ils avaient probablement, avant même d'avoir terminé l’ouvrage, appris à parler le patagon couramment. Plus étonnamment encore, je les imaginais tellement, dans Le Camp des saints, se prendre au jeu du récit aussi effrayant que captivant de l’envahissement inéluctable de leur pays par une marée humaine venue d’ailleurs. Je les voyais si bien, hésitant à tourner les pages, et les tournant tout de même, et encore, et encore, retrouvant chaque fois cette irrésistible envie qui les prenaient, enfants, de braver l’interdit, de risquer la punition.

Haro sur les médiocres !

Bref, comme l’a traduit, depuis, si laidement le progressisme dialectique contemporain de « sortir de leur zone de confort ». Celle-là même que le grand Raspail se régalait à foudroyer d’une envolée assassine, comme toutes les platitudes tristes et hideuses de notre modernité et de ses médiocres, régalant au passage le lecteur avide de cette violence sans méchanceté, de cette brutalité aristocratique, de cette drôlerie soudaine qui, nous élevant avec une plume alerte bien au-dessus d’un vulgaire humour anglo-saxon, nous faisait alors redécouvrir les élans sublimes de l’authentique esprit français.

Intuition faite roman d’anticipation, sans le moindre doute favorisée par la conjonction d’une culture encyclopédique et d’un évident sens politique, Le Camp des saints a fait de Raspail un objet de haute polémique. L'ennemi littéraire numéro un. Le réac' à abattre. L’homme est « clivant », avertiraient avec une même haine mal dissimulée les Marat et Desmoulins au petit pied, critiques littéraires autoproclamés qui hantent les colonnes de Libé ou Télérama. Idole des uns, admirateurs de son incroyable capacité à deviner la venue d’un cataclysme migratoire, il est haï des autres pour l’avoir fait, précisément, et surtout d'avoir eu raison. Haine persistante et plusieurs fois recuite chez certains, les plus sectaires, pour qui la vérité doit s’effacer toujours devant les besoins du parti… Je sais bien que, de là où il est aujourd’hui, monsieur Jean doit sourire en lisant ces quelques lignes. Il doit bien se gausser de ces prétentieux sans importance qui lui ont donné tant d’importance. Comment lui donner tort ?

L’éternel jeune mousquetaire

Et voilà qui lui ressemble tellement, après tout. L’univers de Jean Raspail est ainsi fait qu’au fil de ses charges de cavalerie, de ses marches vers l’inconnu et de ses découvertes imaginaires, sa plume alerte d’éternel jeune mousquetaire nous livre l’essentiel au détour d’un détail. « Quand on représente une cause "presque" perdue, il faut sonner de la trompette, sauter sur son cheval et tenter la dernière sortie, faute de quoi l’on meurt de vieillesse triste au fond de la forteresse oubliée que personne n’assiège plus parce que la vie s’en est allée ailleurs », rappelait-il à Philippe Pharamond de Bourbon, son roi de France sans royaume. Il y avait chez lui ce supplément d’âme, de foi et d’imagination, mais aussi de clairvoyance, parfois et à tort interprété comme un pessimisme romantique, qui suffisait à l’imposer dans les bibliothèques de toutes les maisons, même les plus improbables. Qu’il y repose en paix et qu'on continue de l'y lire avec envie…

Vos commentaires

16 commentaires

  1. Evasion garantie : pêcheur de lunes, Tierra del Fuego etc… quel plaisir de le lire ou le relire. Merci pour votre hommage, on ne l’oub lie pas.

  2. Exceptionnel personnage, on en redemande
    Je n’ai pas (encore) lu Sire, mais je viens de terminer En canot sur les chemins d’eau du Roi – une aventure en Amérique : un petit bijou ! J’en ai d’ailleurs fait moi aussi une fiche de lecture, si vous avez la bonté et la curiosité de venir la lire sur mon blog Feuilles d’En Vol point com Notes de lecture

  3. Celui que la frileuse Académie Française n’eut pas le courage d’accueillir dans ses rangs demeurera dans nos bibliothèques alors que nous aurons oublié ceux qui auraient été ses (petits) pairs!

  4. Excellent hommage à ce grand écrivain à la lucidité prémonitoire et à la si belle écriture.
    Mais vous avez écrit : « ces lieux si républicains et emprunts de convictions démocrates-chrétiennes ? »
    Emprunts ???? empreints !!!

  5. Alors je me répète lentement pour bien m’en pénétrer, cette phrase mélancolique d’un vieux prince Bibesco : «la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière. » Jean Raspail, le Camp des Saints. 1972

  6. Dans votre énumération (certes non exhaustive) de l’œuvre de Jean Raspail, vous avez omis le merveilleux « anneau du pécheur ». « Je suis Benoît.  » Pour les amateurs, à ne pas manquer.

  7. Ne pas oublier « L’anneau du pêcheur » je l’ai lu et relu nombre de fois , c’est mon livre préféré de Jean Raspail

  8. Dans la bibliothèque de mes parents, il y avait aussi la collection des Pardaillan, de Michel Zévaco.. A douze ans, j’ai adoré.

  9. La monarchie en France a été le pire système d’exploitation du peuple jamais mis en place dans notre pays ! Si vous en avez le courage intellectuel lisez « Les Origines de la France contemporaine : L’Ancien Régime » Par Hyppolite Taine, il y décrit par le menu cet odieux système d’exploitation du peuple par les aristocrates et par l’Eglise.

  10. Je l’ai rencontré une fois dans une réunion privée. Il était l’aristocrate tel qu’on le conçoit. A ne pas confondre avec un titre de noblesse plus ou moins usurpé de nos jours. L’aristocratie peut exister partout puisque c’est la recherche de l’excellence.
    Jean Raspail était un visionnaire , un précurseur , un «  honnête homme » comme on disait au XVIII ème siècle ..et à coup sûr une perte pour nous tous.

  11. Jean Raspail dans Le Camp des Saints a écrit ;  » Ils ont la puissance du nombre. Ils sont « l’Autre », c’est-à-dire , multitude, l’avant garde de la multitude, … », il en a écrit bien d’autres et toujours dans le sens de la vérité et de l’honnêteté.

  12. Lorsque j’étais collégien, j’avais assisté à une conférence de Jean Raspail, présentant l’expédition « Terre de feu – Alaska ».
    Quarante ans plus tard, j’ai découvert l’écrivain.
    Je ne suis ni royaliste, ni catholique, ce qui ne m’empêche pas de vouer un culte à Jean Raspail, dont l’oeuvre est un sans faute.
    Quel que soit le thème (Qui se souvient des hommes, l’anneau du pécheur, Sept cavaliers…), il s’adresse à ce qu’il y a de meilleur en nous.

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

⇨ Tous les vendredis de 17h30 à 19h30
avec Marc Baudriller et Boulevard Voltaire ⇦

J’ai dénombré dix coups portés à la tête de Quentin Deranque par des antifas
Jean Bexon sur Sud Radio

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois