Savoirs

Wikipédia : l’ogre et le champ de bataille

 

L’un soutient mordicus que c’est blanc, l’autre n’en démord pas : noir. La dispute autour du repas familial s’envenime, au risque de pourrir l’ambiance. Puis l’un dégaine un téléphone prétendument intelligent et brandit un article Wikipédia qui donnera la réponse, avec d’éventuelles nuances de gris. Au temps de ma jeunesse folle, il s’agissait le plus souvent d’aller ouvrir un dictionnaire de papier, ou tout autre ouvrage de référence, appelé pour l’occasion dans ma famille le juge de paix.

Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, l’encyclopédie en ligne est aussi incontournable que le moteur de recherche de Google. Cette situation de quasi-monopole peut gêner tous ceux qui pensent que la pluralité des informations est nécessaire. Qui consulte encore l’Encyclopaedia Universalis ou la Britannica, hormis quelques universitaires ? L’Universalis a bien failli être engloutie par ses pertes ; elle tente de survivre dans une version en ligne payante.

Avec l’ogre Wikipédia, l’accès aux savoirs est immédiat, gratuit et illimité. Certains illuminés en déduisent que n’a plus lieu d’être le métier d’enseignant, puisque toutes les informations sont à portée de clic. C’est, bien sûr, inepte.

Deux problèmes principaux se posent avec Wikipédia : sa part de marché et sa gouvernance.

Le quasi-monopole de fait qu’elle détient est, comme toutes les concentrations excessives, gênant dès lors qu’il est possible d’en abuser. Certes, il y a l’aspect pratique d’une et une seule URL, ou une et une seule application pour aller consulter la biographie d’Untel, la molécule de truc, le déroulement de la bataille de chose… Mais même si les articles citent abondamment les sources qui ont permis leur rédaction, il y a le sentiment que ces sources convergentes pourraient être choisies à dessein pour imposer un mensonge de façon plus ou moins organisée et occulter des disputatio, des opinions dissidentes, des savoirs.

Sur le papier, la méthode d’élaboration et d’amélioration permanente du contenu est bien faite. Chacun peut contribuer partout où il le souhaite. Toute information doit être sourcée et présentée de manière objective. Une typologie et une hiérarchie de ces sources s’impose au rédacteur. Lorsqu’un contributeur n’est pas encore assez expérimenté, son travail est systématiquement revu par de plus chevronnés que lui. Le mot d’ordre est de supposer une bienveillance entre tous, et effectivement, les contributeurs s’aident entre eux. Les fonctions d’arbitres et d’administrateurs font l’objet de votes au sein de la communauté des contributeurs, et les administrateurs peuvent même sanctionner en bannissant les vandales : le ministère de l’Intérieur et le journal Le Monde (oui, celui qui se pavane avec son Decodex) en ont fait l’amère expérience.

La version française a aussi un problème spécifique. Comme dans les pays anglo-saxons, les articles de presse peuvent être utilisés comme sources d’une information. Mais, en France, la qualité et l’objectivité de la presse ayant pignon sur rue laissent fortement à désirer. Ce n’est pas sans conséquences dans l’encyclopédie.

Enfin – pourquoi faudrait-il le cacher -, il arrive que des idéologues se servent de Wikipédia pour biaiser ou peser sur le débat d’idées. La rédaction et les sources qu’ils proposent sont parfois dans la zone grise entre la distorsion naturelle du langage et la propagande. Les pages de discussion sont autant de champs de bataille.

Pour domestiquer l’ogre et pour se battre sous le seul étendard qui vaille – à savoir la vérité -, les honnêtes gens qui ont un peu de temps à consacrer à ce « bien commun », qui en ont le goût et qui maîtrisent un ou des domaines de connaissance, devraient se lancer et contribuer.

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