Editoriaux - Polémiques - 30 août 2019

Yann Moix : quand l’écriture n’est plus que rature

Yann Moix a réussi son coup : être au centre de cette rentrée littéraire. La sortie de son dernier roman Orléans, fondé sur son enfance brisée par les multiples sévices que lui auraient fait subir ses parents, a mis le feu aux poudres. Soupçonnant son frère cadet, Alexandre, d’avoir livré à la presse ses publications antisémites et négationnistes datant de ses 21 ans, il n’hésite pas à le traiter de « balance » dans L’Express du 26 août, le même frère l’ayant dépeint en « bourreau » dans une lettre ouverte publiée par Le Parisien, le 24 août. Pourtant, malgré une mauvaise foi caractérisée et un art de la dissimulation avéré, le milieu germanopratin continuera de l’aduler. Car, entre « gauche caviar » et « gauche pétard », la perversité narcissique déborde sans ambages.

Le protégé de Bernard-Henri Lévy a toujours su faire de la provocation sa marque de fabrique, les dernières en date ne manquant jamais de susciter la polémique : contre les policiers, notamment en octobre 2018, contre les femmes de cinquante ans, en janvier dernier. Rien n’est assez grossier pour celui qui veut tant faire parler de lui : au cinéma (Podium, en 2004, et Cinéman, en 2009) comme à la télévision (avec l’émission de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché », de 2015 à 2018), mais surtout dans ses livres, glanant le Prix Goncourt du premier roman avec Jubilations vers le ciel, en 1996, et le Prix Renaudot avec Naissance, en 2013. Parce que, dans un secteur où l’offre outrepasse la demande, il convient de se démarquer à l’aide de futiles images et de petites phrases. La plume s’envole plus vite à l’ère du vide.

À vrai dire, il y a deux types d’auteurs : ceux de leur temps et ceux à contretemps. En philosophie, Hegel et Schopenhauer. Ou le besoin de représentation face à la force de la volonté. En d’autres termes, Yann Moix ne sera jamais Emil Cioran. Lorsqu’on reprocha à ce dernier des outrances gravées dans La Transfiguration de la Roumanie, en 1936, Cioran fit le dos rond. Quant à Moix, concernant la révélation de sa BD antisémite, celui-ci avait nié d’abord, pour finalement avouer ensuite (cf. article de Jérôme Dupuis pour L’Express, publié le 27 août). Il ne veut pas qu’on oublie qu’il fait montre d’un philosémitisme forcené depuis la promotion de La Meute, son roman consacré à « l’affaire Polanski », paru en 2010. N’a-t-il jamais compris que le philosémitisme et l’antisémitisme sont porteurs du même préjugé, la croyance en un peuple supérieur ? À l’évidence, n’est pas Céline qui veut à la rue des Saints-Pères.

Simultanément, celui qui prit la défense des migrants, en janvier 2018, trouvera cyniquement auprès de qui se faire adouber. Puis, à Egoland, le Moi se rature en 500, voire 1000 pages : Moi x Moi x Moi… Il suffit de voir la couverture du dernier Nouveau Magazine littéraire pour s’en convaincre : à l’heure où la singularité exponentielle, sous la forme de la minorité intersectionnelle, donne le la des nouvelles lettres françaises, Moix deviendra obsolète. Tel fut déjà l’itinéraire d’un enfant gâté. Dans Des larmes et des saints, Cioran avait formulé une question ultime, celle-ci pouvant laisser une pierre dans le jardin de l’écrivailleur préféré des plateaux télé : « Pardonnerai-je jamais à la terre de m’avoir compté parmi les siens à titre d’intrus seulement ? »

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