Editoriaux - Education - Société - 30 août 2019

Le tout écran : un Fukushima civilisationnel

En 1962, McLuhan publiait un livre prophétique, La Galaxie Gutenberg, où il soutenait la thèse d’un changement radical de civilisation à la suite du remplacement de l’imprimé par le numérique. Selon lui, on allait basculer dans un monde de communication entre communautés virtuelles, à l’échelle de ce qu’il nommait le « Village global », dont le mode de relation serait l’oral.

Comme toute utopie, dont c’est la fatalité, ce rêve holiste s’est mué en son contraire, en désastre de plus en plus tangible, en une sorte de mouvement brownien de narcissismes exténués par les tensions d’un « village » éclaté, atomisé, et par un éternel présent du retour au même, qui, pour être « global », n’en est pas moins nombriliste et uniformisé. Et en guise d’« oralité », on en garde les pitoyables approximations, loin de la rigueur de maints livres.

Dans son dernier ouvrage, La Fabrique du crétin digital, Michel Desmurget, docteur en neurosciences, élargit le champ de la dévastation qu’engendre le règne sans partage de l’écran sur des âmes dessaisies de leurs liens charnels, du domaine communicationnel à ceux qui concernent les problèmes sociaux, médicaux (notamment pédiatriques), psychologiques et physiologiques. C’est en dressant ce simple constat qu’un enfant se trouve bien mieux s’il bouge, parle, se meut qu’il a alerté sur les dangers de la télévision, et, hélas ! en vain. Les statistiques sont sans appel : « Presque trois heures quotidiennes à 4 ans, cinq heures à 10 ans et sept heures à l’adolescence ! Avant 6 ans, les études montrent que, dès dix minutes à un quart d’heure par jour, les écrans ont déjà un effet ! », déclare-t-il au Point. Les conséquences se voient journellement dans l’explosion de l’obésité et le retard intellectuel de trop nombreux enfants.

Combien d’adultes sont-ils complices de cette catastrophe, par paresse ou par niaiserie idéologique ?

Car l’autre lubie, l’autre danger, dénoncé par le neurologue Jean-Luc Velay, c’est l’incroyable naïveté qui consiste à remplacer, à l’école, l’écriture manuscrite par l’écriture numérique. Or, la main, en traçant le mot, favorise la mémoire sensorimotrice, qui permet de maîtriser l’orthographe, le langage, le discours et, par conséquent, la lecture. En outre, un seul hémisphère du cerveau est sollicité et se trouve lié intimement à un unique espace : la page. L’écriture numérique est abstraite, pointilliste, mobilise deux espaces, le clavier et l’écran, fait travailler deux hémisphères cérébraux, ce qui nuit à la concentration et à cette maturation que l’on trouve dans l’écriture manuscrite.

Un changement de politique, dans un âge de démantèlement des liens sociaux et des psychismes, soumis à l’arraisonnement d’une technologie qui, par essence, ne pense pas, exigerait la collaboration de scientifiques à l’esprit critique ; au risque de Fukushima civilisationnel, et de la disparition de l’humain, prophétisée par un Bernanos.

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