Editoriaux - Société - 9 novembre 2019

Voyage d’une journaliste au pays « presque caricaturalement français »

« Le château gascon perché, la cloche à faire tinter pour s’y engouffrer, la vue sur un paysage presque caricaturalement français… » Ainsi commence un long article de Lucie Soullier dans Le Monde, article consacré à l’écrivain Renaud Camus et intitulé « Théorie du “Grand Remplacement” : Renaud Camus, aux origines de la haine ». Le décor est planté, le ton est donné. D’emblée. Et d’emblée, ce qui accroche dans ce papier, c’est ce « paysage presque caricaturalement français ». Le reste a l’intérêt qu’on veut bien lui prêter : l’attrait de la visite au château du Diable, en quelque sorte. Attention de ne pas tomber dans les oubliettes comme ces emmerdeurs venant visiter le comte de Montignac, référence à une France presque caricaturale, celle de Louis de Funès et Jean Gabin !

Faut-il voir dans cette curieuse expression « paysage presque caricaturalement français » comme une pointe de mépris, de moquerie, voire de haine, pour cette certaine idée d’une France éternelle ? Une France éternelle qui, du reste, serait un fantasme, c’est bien connu, tout comme le « Grand Remplacement », d’ailleurs. On imagine, effectivement, ce paysage gersois que, jeune lieutenant de parachutistes, l’auteur de ces lignes parcourait, jadis, sac au dos, de nuit et de jour. Une France doucement vallonnée que des générations de paysans ont labourée, façonnée et, accessoirement, aimée. Certes, la « pavillonnisation » est venue enlaidir les alentours des villages. Mais comment faire autrement, dans un pays qui comptait cinquante millions d’habitants sous Pompidou et, aujourd’hui, n’est pas loin d’atteindre les soixante-dix millions ? Pas trente-six solutions : s’empiler ou s’étaler !

Ainsi donc, un paysage « presque caricaturalement français ». C’est-à-dire ? Un paysage avec, peut-être, un gros nez rougeot au milieu de la figure, marqué par l’épreuve du temps et des temps ? Hormis les pavillons, on imagine un village épousant, pour le meilleur et pour le pire, les formes d’un doux mamelon, ou niché lascivement au fond d’une petite vallée. Avec – c’est là, probablement, qu’on vire carrément à la caricature, ou « presque » ! – une église brochant sur le tout. Et sur le clocher de l’église, évidemment, inévitablement, caricaturalement, un coq. N’en jetez plus, la cour est pleine où les canards se dandinent insoucieusement en attendant leur don d’organe forcé à la gastronomie française. Tiens, une idée de papier pour la prochaine fois, sur cette maltraitance animale, bien pire peut-être, n’est-ce pas, que certaines autres, tout aussi traditionnelles et d’importation récente ?

Et puis, avec une bonne paire de jumelles, histoire de ne pas s’approcher de trop près, on devine, se déplaçant dans ce paysage « presque caricaturalement français », au volant de bagnoles roulant au diesel, des Gaulois, tout aussi « presque » caricaturaux. Toujours avec ces jumelles, on doit même pouvoir les observer en train de fumer des clopes, boire un café, lire le journal local, dans le bistrot, judicieusement placé entre l’église et la mairie, quand il n’a pas baissé le rideau.

On sait, on s’en doute un peu – on n’est pas aveugles et complètement imbéciles -, que la France ne sera jamais plus comme dans les films de Fernandel. Certains ne manquent pas de le faire savoir. Mais cette France « presque caricaturale » n’a peut-être pas craché sa dernière dent. « Un paysage presque caricaturalement français » : trop français, peut-être ? On ne l’est jamais trop.

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