“Carmen, on la connaissait, depuis un siècle et demi, libre et flamboyante, morte assassinée par Don José, son amant violent. Cette saison, révolution sur la scène d’un opéra de Florence : Carmen ne meurt pas, c’est elle qui tue son agresseur.” Ainsi l’humanité moyenne, celle qui dîne en regardant 3, apprend-elle que Leo Muscato, metteur en scène de Carmen au Teatro Maggio, à Florence, a eu l’idée de corriger la fin de l’opéra de Bizet.

“Au dernier moment, explique-t-il, quand Carmen est sûre qu’elle va mourir, tuée par Don José, elle trouve un moyen de se défendre : dans un geste ultime, elle saisit un pistolet et lui tire dessus.”

La journaliste de France 3 reprend : “Dans un contexte de prises de conscience des violences contre les femmes, le final a été réécrit à la demande du directeur de l’opéra, gêné que l’on puisse applaudir le meurtre d’une femme. Cette fois, ce sont les féministes qui applaudissent.”

Apparaît alors à l’écran une jeune femme, Céline Piques, porte-parole d’Osez le ! “Ce serait l’amour, explique-t-elle, qui justifierait les actes de , du fait de la passion, du fait de la jalousie, c’est ça qu’on essaie aujourd’hui de déconstruire, et on trouve ça très intéressant de réécrire un petit peu l’ de Carmen en montrant que ce n’est pas simplement une histoire d’amour, puisqu’en fait quand on aime on ne tue pas, mais c’est bien une histoire de violence.”

L’humanité moyenne, cependant, si elle a lu un excellent roman qui vient de paraître, L’Homme surnuméraire, de Patrice Jean (Éd. Rue Fromentin), n’est pas surprise par cette “” qui consiste à soumettre les œuvres à nos préoccupations morales : dans ce récit profond, caustique et brillant, un éditeur a l’idée de créer une collection « humaniste » où sont coupés, dans les classiques, tous les passages que l’époque juge moralement douteux. C’est ni plus ni moins ce que font le directeur du Teatro Maggio et Leo Muscato, c’est ce qu’applaudit Mme Céline Piques : l’épuration des grands drames de l’existence vus par la littérature, le cinéma, la peinture et la musique a commencé. C’est la prérogative des très bons romanciers que de sentir la réalité avant les journalistes et les militantes ; et Patrice Jean est de ceux-là.

On conseillera, d’ailleurs, à ces militantes, plus portées par l’envie nihiliste d’épurer les œuvres que par celle de nommer les vrais auteurs de viols, quand ils ont lieu à Cologne, et de meurtres, quand ils ont lieu dans les territoires perdus par la République mais pas pour tout , on leur conseillera, donc, de poursuivre dans cette voie prometteuse : Mme Bovary ne s’empoisonnera plus, mieux vaut que Charles se suicide ; Milady de Winter ne sera pas décapitée mais coupera les génitoires de ses juges ; et c’est Alfredo qui mourra à la place de la traviata Violetta. On généralisera le procédé en repeignant les tableaux et en rejouant les scènes de films : il n’y a aucune raison que Viridiana et Mouchette n’échappent pas à leurs soudards.

Cependant, l’humanité moyenne, qui croyait avoir fait le tour du sujet, écoute les derniers mots de la journaliste de France 3, finalement aussi stupéfiants que les premiers : “Cette nouvelle adaptation se déroule non à Séville mais dans un camp de , évacué avec violence dans les années quatre-vingt.” Puis : “Comme Carmen, libre et indomptable, les artistes revendiquent leur totale .”

Ce qu’ils appellent liberté, nous l’appelons soumission.

8 janvier 2018

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