Editoriaux - Musique - Politique - 8 janvier 2018

Le non-remplacement

France Gall vient de nous quitter. Elle a rejoint le Père éternel et tout-puissant juste après Johnny. Et il me vient cette question, comme souvent après la disparition des grands monstres de la chanson française. Qui va la remplacer ? Je cherche… et l’angoisse me reprend, comme à chaque fois. Rien… le grand vide. Les autres grands monstres disparus depuis longtemps : Brel en 1978, Brassens en 1981, Ferré en 1993… et personne pour les remplacer.

L’Église nous demande à nous, fidèles, de prier pour les vocations de prêtre, car elle (l’Église) sait que les vocations de prêtre ne se trouvent pas sous le sabot du cheval. Alors, bêtement, je supplie : Seigneur, donne-nous des poètes, des auteurs, compositeurs, interprètes dignes de ce nom. Car quand je parcours les ondes, je suis saisi d’effroi.

Alors, de quoi s’agit-il ? Que manque-t-il à la France ?

Certains, comme Renaud Camus, vont encore nous assommer : la cause du non-remplacement ? Ne cherchez pas : c’est le Grand Remplacement.

Alors me revient ce souvenir émouvant : un soir d’été, assis sur les quais de la Garonne, je pianotais sur mon vieux diatonique quelques airs tirés de la chanson française du répertoire de Marc Perrone (“Mon amant de Saint-Jean”, “Trois petites notes de musique”, “La Javanaise”, etc.). Autour de moi, très vite, un groupe de beurettes excitées deviennent vite mes meilleures groupies avec des applaudissements nourris. Elles connaissaient mieux que moi les paroles des chansons. Bref, le Grand Remplacement, désolé, ça ne marche pas.

Alors ? Faut-il reconnaître, avec Philippe Sollers[ref]Le Monde, 13 janvier 1995[/ref], que “tout le monde en convient dans l’indifférence quasi générale : la poésie n’en finit pas de disparaître, elle s’éteint, elle se dissout dans le sentimentalisme ou la préciosité moisie…” Mais, admet-il, “cette volonté d’élimination de la poésie et de la pensée ne provient pas, d’ailleurs, d’une mauvaise volonté ou d’une méchanceté proprement “humaine”. Elle est conforme à la puissance mondiale de la technique, au marché, au spectacle, au bruitage incessant d’un présent perpétuel ne faisant qu’empirer…” Voilà, ajoute-t-il, em>”il n’y a pas de crise de la poésie. Il n’y a qu’un immense et continuel complot social pour nous empêcher de la voir”.

Mais j’irai plus loin que Sollers. Ce que nous vivons n’est pas seulement une crise de la poésie. Cette crise n’est que la conséquence d’une crise bien plus profonde et qui est d’ordre spirituel. Comme je l’ai déjà dit dans ces colonnes, nous sommes sous une emprise matérialiste d’ampleur cosmique dont nous aurons du mal à nous débarrasser sans l’aide d’une armée céleste. J’anime tous les jeudis, avec un ami anglais, un atelier de chant grégorien dans une très ancienne église d’une capitale de province. Pas moins de quatre musulmans ont participé à cet atelier, fascinés par la profondeur de ce chant dont Saint-Ex disait : “Il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15e siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots”[ref]Lettre au général X, le 30 juillet 1944, dernière lettre écrite la veille de sa mort par Antoine de Saint-Exupéry[/ref].

Ouvrons les yeux. Admettons-le une fois pour toutes. La France n’est pas seulement déchristianisée, elle est déspiritualisée, ce qui est plus grave. Le manque, le vide de créativité que nous constatons en sont la meilleure preuve et devraient nous faire réagir.

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