Ces acteurs qui veulent être chanteurs et inversement : ceux qui réussissent et les autres

Bourvil démarre comme chanteur. Sa voix, quoique chevrotante, demeure d’une justesse absolue.
Bourvil et Annie Cordy dans "La Route fleurie" de Francis Lopez. Mise en scène de Max Revol. Paris, théâtre de l'ABC, janvier 1953.     LIP-001-021-305 (Photo by © Lipnitzki / Roger-Viollet / Roger-Viollet via AFP)
Bourvil et Annie Cordy dans "La Route fleurie" de Francis Lopez. Mise en scène de Max Revol. Paris, théâtre de l'ABC, janvier 1953. LIP-001-021-305 (Photo by © Lipnitzki / Roger-Viollet / Roger-Viollet via AFP)

De longue date, nombre de chanteurs ont rêvé de jouer aux acteurs, ceux-là espérant un jour pousser la chansonnette. Jeff Goldblum est l’un de ces derniers. Issu d’une famille juive venue d’Ukraine et de Biélorussie, cet acteur américain dont tout le monde connaît la tête et moins souvent le nom est de ces myriades d’apprentis comédiens venus tenter leur chance sur les planches de Broadway, à New York. À force d’acharnement, il y fait la carrière qu’on sait ; ou qu’on ne sait pas. Il multiplie les figurations, les seconds et troisièmes rôles. Voire même les premiers dans La Mouche (1986), de David Cronenberg, avant d’être embauché par Steven Spielberg dans Jurassic Park, en 1993. Il y passe comme un touriste consciencieux. Il sait son texte et emplit le contrat. Pourtant, on voit bien que sa tête est ailleurs, même dans d’autres drouilles à gros budget, tel l’Independence Day (1996), de Roland Emmerich, à l’occasion duquel il repousse une invasion extraterrestre en compagnie d’un président américain, Bill Pulmann, devenu quasi super-héros. Bref, il faut bien gagner sa vie ; surtout sachant que chez Jeff Goldblum, il n’y a pas que le cinéma dans la sienne : mais la musique en général, le jazz en particulier.

D’ailleurs, c’est peut-être dans le méconnu Série noire pour une nuit blanche (1985), de John Landis, qu’on le sent le mieux à son affaire. Logique : il y croise, en invités de luxe, Carl Perkins (le créateur de Blue Suede Shoes) et David Bowie. Ajoutez un générique signé de l’immense BB King, In the Heat of the Night, et l’on comprend qu’un tel compagnonnage n’a pu que le contaminer.

Clint Eastwood, autre adepte du jazz…

Cette vocation n’a rien d’un caprice d’artiste gâté, sachant qu’il vient de publier son cinquième album, Night Blooms, en compagnie de son Mildred Snitzer Orchestra. En effet, Jeff Goldblum est un pianiste confirmé et un chanteur plus qu’honorable, tel qu’en témoigne sa très élégante relecture du classique Over the Rainbow, entendu dans Le Magicien d’Oz (1939), la mythique comédie musicale de Victor Fleming. Son truc ? Le jazz à l’ancienne, façon crooner et ambiance enfumée, même si, malheureusement, la cigarette est depuis longtemps proscrite dans ce genre de clubs.

Ce jazz feutré, c’est précisément le genre de musique qu’affectionne Clint Eastwood, lui-même pianiste (ce n’est certes pas Duke Ellington, mais il tient son rang) et qui n’hésite parfois pas à composer pour ses propres films. Mieux : le 17 octobre 1996, il donne un concert au Carnegie Hall de New York.

En France, il y a quelques tentatives, pas toutes convaincantes. Certes, Catherine Deneuve ne démérite pas dans son duo avec Serge Gainsbourg, Dieu est un fumeur de havanes.

En revanche, que dire de Bernard Menez et de sa Jolie Poupée, si ce n’est qu’il s’agit d’un plaisir hautement coupable, même si jouissif ? Notons qu’en 1983, ce 45-tours se vendit par camions entiers. Comme quoi...

Néanmoins, il est à croire que le chemin inverse soit plus aisé et que devenir acteur puisse demander moins de qualités que d’être chanteur. Sans n’avoir aligné que des chefs-d’œuvre, Frank Sinatra était un comédien acceptable et pouvait tenir tête à ses pairs du moment. Mais sur scène, il était inégalable, tout comme son ami Dean Martin. Idem pour Johnny Hallyday et Eddy Mitchell, dont le charisme naturel pouvait pallier le manque d’expérience sur les plateaux de cinéma.

Le cas d’école de Bourvil…

En revanche, puisque nous sommes en France, il y a une exception, forcément française et, cher ami lecteur, peut-être inattendue : Bourvil. En effet, André Raimbourg sait tout faire. Il démarre en tant que chanteur, mais nous épargne le comique troupier, genre pas tout à fait d’un goût exquis, mais n’ayant rien de déshonorant en soi et qui est très en vogue à l’époque. Bourvil n’a pas la voix d’un ténor. Pourtant, quoique chevrotante, elle demeure d’une justesse absolue. Et certaines de ses chansons atteignent des sommets de poésie, telles la Ballade irlandaise, Ma p’tite chanson ou Au petit bal perdu. Sans oublier l’une de ses plus belles, La Tendresse, dont les paroles sont à méditer, surtout aujourd’hui.

Mieux : il sait tout jouer. La comédie comme la tragédie. De La Grande Vadrouille (1966), de Gérard Oury, au Cercle rouge (1970), de Jean-Pierre Melville, de Fortunat (1960), d’Alex Joffé, au Corniaud (1965), du même Gérard Oury.

Pour tout arranger, l’homme était connu pour être l’un des plus prévenants et attentifs sur les tournages, que ce soit pour les plus grandes vedettes, mais encore à l’endroit des plus humbles techniciens. On notera que Jeff Goldblum bénéficie d’une réputation tout aussi flatteuse. Mais la gentillesse n’est-elle pas sœur jumelle de la tendresse ? Tous les hommes de bien savent ça ; les gentilshommes au premier chef.

Et une petite dernière, pour la route :

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

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