Benoît (il a tenu à conserver son anonymat) est enseignant en zone d’éducation prioritaire en Île-de-France. À l’occasion de la commémoration de la décapitation de Samuel Paty, coupable d’avoir montré à ses élèves une caricature du prophète Mahomet, il témoigne de son quotidien pour les lecteurs de Boulevard Voltaire.

Benoît, l’assassinat de Samuel Paty a traumatisé la France et le milieu de l’enseignement. Comment, selon vous, a-t-on pu en arriver là ? 

L’assassinat de Samuel Paty n’est malheureusement pas le premier crime perpétré par un musulman qui se revendique comme tel. Il y a déjà eu, par exemple, en 2012, les tueries de Toulouse et Montauban, l’attaque d’un militaire français à La Défense, près de Paris, en 2013, au Châtelet, en 2017, les attaques du commissariat de Joué-lès Tours, en 2014, ainsi que l’attaque à la voiture bélier à Nantes, les attentats de Charlie Hebdo, en 2015, le camion dans la foule à Nice, en 2016, l’assassinat du colonel Beltrame, en 2018. Cette liste est loin d’être exhaustive. Elle rappelle seulement qu’un violent est une réalité constante dans notre pays depuis plus de dix ans. Si toute la population peut, un jour ou l’autre, être victime de ses actes terroristes, il est vrai que les représentants de l’État (soldats, policiers, enseignants, fonctionnaires) sont des cibles plus menacées encore. S’attaquer à un agent de l’État, c’est une manière d’attaquer l’État lui-même.

Dans le cas de Samuel Paty, c’est la première fois qu’un enseignant est exécuté dans l’exercice de ses fonctions : l’assassin attendait sa victime à la sortie même de son lieu de travail. Très vite, on a compris que ce professeur d’histoire-géographie était attaqué en raison de son enseignement d’éducation civique. C’est pourquoi l’émotion a été très forte à l’Éducation nationale. Cet assassinat a aussi accentué un malaise palpable à tous les niveaux.

Ce meurtre est-il le signe de la faillite de l’Éducation nationale dans son rôle d’assimilation des populations étrangères ? Avez-vous, dans votre carrière, assisté à des contre-exemples concrets de réussite scolaire ?

La réponse n’est pas si simple. Bien sûr, même si l’Éducation nationale est bien en deçà des attentes de la population en matière d’assimilation ou d’intégration, elle contribue à cette intégration et donne, chaque année, des exemples de réussites indéniables. La vraie difficulté, c’est le nombre qu’on lui demande d’absorber.

Outre les enfants d’origine étrangère nés en France et français de naissance, le « mammouth » [surnom de l’Éducation nationale, NDLR] accueille aussi tous les enfants étrangers qui continuent à arriver en grand nombre au fil des années. La masse à intégrer chaque année est plus importante que les moyens dont on dispose. À plusieurs endroits de notre territoire, les classes sont composées à plus de 95 % de ces enfants de l’immigration. À Trappes, par exemple, une des villes les plus pourvoyeuses de jeunes combattants en Syrie, il n’y avait, en 2015, qu’un jeune sur deux qui finissait des études avec un diplôme. Trois à quatre élèves sur dix rentraient en 6e avec des difficultés plus ou moins importantes en lecture. Cet exemple n’est pas unique sur le territoire. Il se répète des dizaines et des dizaines de fois. Tous les collègues qui enseignent dans les zones dites difficiles vont feront le même constat. Que voulez-vous faire d’un enfant qui arrive à 12 ou 14 ans (âge légal, qui n’est pas forcément son âge naturel) sans avoir été scolarisé dans son pays d’origine ou ne maîtrisant pas ou si peu le français ? On l’inscrit dans une classe correspondant à son âge et on essaie de le faire progresser… Alors, à côté des quelques exemples de réussite que l’institution sait mettre en avant, il y a la masse des laissés-pour-compte et des échecs. Quand il faut apprendre le français, les codes de la vie et trouver une orientation professionnelle, il n’y a plus beaucoup de temps pour transmettre un patrimoine culturel commun… Et ce n’est pas le souci de tous les enseignants…

Sur Europe 1, au micro de Sonia Mabrouk, un de vos collègues, auteur d’un livre-enquête sur l’affaire Samuel Paty, David di Nota, affirmait : « La décapitation de Samuel Paty n’a rien changé à l’attitude de l’Éducation nationale face à l’enseignant. » Partagez-vous ce constat ?

Oui, David di Nota a raison. La décapitation de Samuel Paty n’a rien changé en bien dans le quotidien des enseignants de l’Éducation nationale. Au contraire, elle a créé un certain malaise sur lequel tout le monde jette un voile pudique. Bien sûr, le discours officiel rappelle qu’il faut être ferme, « enseigner les valeurs de la République » et travailler à la réussite de tous les élèves à l’école de la confiance. Mais ce ne sont que des mots. L’expression « valeurs de la République » est elle-même répétée ad nauseam sans qu’on sache vraiment ce qu’elles sont. Les discours officiels n’en donnent aucune définition précise et philosophiquement satisfaisante. Alors, dans la réalité quotidienne des classes, chaque professeur essaie de faire son travail, de tenir ses classes, de « revenir aux fondamentaux » sans agiter les sujets qui fâchent pour ne pas enflammer les oreilles islamiques sensibles. La peur tient le système. Personne n’ose agir véritablement et risquer sa vie en devenant l’objet d’une fatwa. Je ne suis pas certain qu’en conscience, les personnels de l’Éducation nationale soient prêts à risquer leur vie pour les « valeurs de la République ». Ce n’est pas un milieu habitué à la croisade. Il est plus facile d’imposer l’école à trois ans ou de restreindre ou d’interdire l’enseignement en famille !

Ce vendredi, le ministère de l’Éducation nationale devrait inviter les établissements scolaires à « rendre hommage » à Samuel Paty. Le même hommage qui, il y a un an, avait provoqué 400 incidents lors de la minute de silence. L’institution peut-elle encore agir ?

L’institution est prise au piège. On ne peut pas, d’un côté, prôner le respect de la liberté de conscience et bafouer avec violence, lors de débats, la conscience des élèves sur ce sujet si intime qu’est leur religion. L’athée, que la laïcité arrange bien, ne peut pas le comprendre. Mais la réalité est venue le frapper de plein fouet. Alors, d’un côté, comme je l’ai dit, on tient un discours de fermeté et, de l’autre, on conseille implicitement une grande prudence que tous comprennent dans les endroits les plus délicats du territoire.

Il y a dix ans, dans un établissement difficile, la responsable syndicale CGT, professeur d’histoire-géo, avait fait suspendre un conseil de classe, forçant le chef d’établissement à demander à la mère, déléguée de parents, d’enlever son voile islamique. Aujourd’hui, je suis dans un établissement où les représentantes de parents sont voilées lors des conseils de classe. Et les mères de famille, les grandes sœurs, les cousines rentrent voilées au sein de l’établissement. Plus de la moitié des femmes étaient voilées lors de la réunion d’information de rentrée. Pas de vague, on achète la paix sociale.

Avez-vous reçu des consignes pour commémorer Samuel Paty de la part de votre hiérarchie ? Comment vont réagir vos élèves, à votre avis ?

En ce qui concerne l’hommage à Samuel Paty, la direction de mon établissement a envoyé, mercredi midi, un rapide courriel pour avertir qu’une minute de silence aurait lieu dans les classes lundi prochain. À chaque professeur de s’organiser… Les enseignants sont libres de mettre en place à cette occasion des débats sur la liberté d’expression. Ils sont invités alors à se rapprocher des enseignants d’Enseignement Moral et Civique et du professeur documentaliste ! Et en cas de projets particuliers, il est demandé de se rapprocher de la direction. Il s’agit d’être prudent en cette période de la nouvelle loi, du procès du Bataclan… Bref, ne pas souffler sur les braises. Donc, dans mon établissement, les professeurs d’Enseignement Moral et Civique (qui sont les professeurs d’histoire-géographie) ont proposé de rappeler à cette occasion aux élèves la mission des professeurs et de ne pas parler de la liberté d’expression qu’ils traitent à un autre moment de l’année…

Vous sentez-vous, vos collègues ou même vos élèves, en « insécurité » ?

Il y avait trois personnes à la réunion proposée pour préparer ce moment d’hommage. Les collègues, qui n’ont pas cours lors du temps de la minute de silence en classe, poussent un soupir de soulagement. Les autres feront au mieux, en sachant qu’ils sont seuls avec tous leurs élèves à ce moment-là… Je ne vois pas comment, dans ces conditions, il n’y aurait pas, ici ou là, des incidents, que l’Éducation nationale, comme d’habitude, minimisera. Je n’ai pas entendu dire que le ministre ou le Président viendrait rendre hommage à Samuel Paty dans son collège d’origine ou dans un endroit symbolique des territoires perdus de la République… Vendredi ou lundi, de nombreux collègues se sentiront bien seuls et en insécurité dans leur classe.

Entretien réalisé par Sabine de Villeroché

14 octobre 2021

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