Editoriaux - Réflexions - Société - 1 novembre 2019

« Tu es poussière et tu retourneras en poussière »… mais pas en cendres !

En ce jour gris de , on se penche sur les nouvelles tendances et l’extension du domaine de la mort. Parce qu’il y a là aussi des tendances, assurément.

Ces dernières années, elles étaient à la crémation. En cause, parmi les motifs invoqués, le manque de place dans les cimetières et, par voie de conséquence, le coût. Trivial, direz-vous. Sans doute, mais dans des métropoles où le prix du mètre carré s’envole, est-il bien nécessaire de s’offrir un caveau pour le prix d’un studio ? L’argument est écologique, aussi. On retourne à la terre pour la nourrir : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière… » On peut avancer aussi le goût récent, dans notre histoire, pour les religions et traditions du bout du monde, celles où l’on brûle les morts sur des bûchers. Enfin, il y a le prix exorbitant d’une cérémonie où l’on joue sur la peine des familles pour facturer des prestations à prix d’or.

Bref, la crémation s’est installée dans notre univers, et selon une étude BVA, 59 % des Français préféreraient, aujourd’hui, se faire incinérer plutôt que se faire enterrer. Pays de tradition et de culture catholique, nous, Français, sommes toutefois en retrait par rapport à nos voisins de culture protestante, par exemple les Allemands et tout particulièrement les Suisses, qui choisissent la crémation à 90 %.

Les chiffres de la récente enquête sur le sujet, conduite par le CREDOC pour la Chambre syndicale nationale de l’art funéraire auprès des 18-39 ans, ne manquent donc pas d’étonner. Il apparaît, en effet, que 37 % d’entre eux souhaiteraient se faire inhumer et non incinérer, contrairement aux plus de 40 ans, qui ne sont plus que 31 % à choisir l’enterrement.

L’intérêt d’une telle enquête est évidemment dans les motifs sur lesquels se sont penchés les sociologues. En tête arrive le désir de ne pas nuire à une image de soi érigée aujourd’hui en quasi-culte. « Les jeunes adultes ont, dans la très grande majorité des cas, une représentation de leur corps qui n’est ni déficiente, ni entravée. Or, la crémation représente une action sur le corps qui n’est pas neutre et vise à le réduire, à le détruire », dit Gaëlle Clavandier à L’Express. « Les jeunes sont attachés à leur corps », dit une autre ; ils dépensent en chirurgie esthétique, en tatouages, en fitness… Le narcissisme servi par la technologie et les réseaux sociaux s’est emparé des jeunes générations et, avec lui, sans doute, l’illusion d’une éternelle jeunesse. Il en va, bien sûr, tout autrement de celui qui arrive au terme d’une vie, marqué par l’âge et la maladie, et dont l’image physique de soi n’est plus qu’un lointain souvenir.

Dans ce désir de retour à l’inhumation, la sociologue Hélène Bourdeloie évoque aussi le besoin d’avoir « une sépulture, une présence, de laisser une trace pour être commémoré ». « La crémation est violente pour les survivants et peut engendrer l’absence de trace », dit-elle. La demande est forte d’un lieu de recueillement, de mémoire. Avec ce paradoxe : les jeunes qui demandent un retour aux traditions de l’enterrement ne mettent jamais les pieds au cimetière !

Un cimetière qui « n’a plus le monopole du lieu de mémoire », dit le socio-anthropologue Martin Julier-Costes. Les endeuillés d’aujourd’hui se créent « leur propre monument funéraire », comme ces pages Internet dédiées où l’on conserve messages et photos. Dans des pratiques qui sont sans doute aussi à examiner sous l’angle de l’accélération du temps, on se précipite pour poser des fleurs là où le drame est survenu, un lieu d’accident, d’attentat…

On honore aussi l’inconnu et la vedette, mais on ne se déplace plus dans la durée pour se recueillir sur les sépultures familiales. Tout passe, tout lasse, même la mort…

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