[TRIBUNE] La dérive autocratique en Hongrie, c’est maintenant que cela se passe
Qu’est-ce qu’une démocratie illibérale? Cette notion a beaucoup fait jaser depuis que Viktor Orbán l’a formulée, mais, en fait, la réponse est simple: c’est le contraire d’une autocratie libérale. Et qu’est-ce donc qu’une autocratie libérale ? Encore plus simple : c’est ce que déroule son successeur, Péter Magyar, depuis qu’il est au pouvoir, sous le silence complice de Bruxelles et autres capitales qui, auparavant, criaient au loup totalitaire tous les quatre matins.
Le grand Chelem autocratique en un temps record
Désolé de vous décevoir, mais la dérive autocratique en Hongrie, c'est maintenant que cela se passe, pas avant. Pendant deux semaines très productives, Péter Magyar, la coqueluche du camp du bien, a eu le temps de pousser vers la sortie le président légitime après l’avoir harcelé sans relâche, empêché la moitié de l’opposition de se présenter aux prochaines législatives, destitué quatre juges constitutionnels, débranché les médias publics pendant qu’une perquisition judiciaire avait lieu dans les locaux du Fidesz pour y saisir toutes ses bases de données et fermer son site Web. Le grand Chelem autocratique en un temps record.
Regardons-y de plus près. La première victime de la furie Magyar est Tamás Sulyok, président de la République, nommé par le Parlement hongrois en 2022 et dont le mandat aurait dû se prolonger jusqu’en 2029. Ses prérogatives sont très limitées et ils les exerçaient avec parcimonie et neutralité. Il a assuré une transition impeccable avec le nouveau pouvoir sans aucune obstruction ni manœuvre dilatoire. Et pourtant, Magyar l’avait dans le collimateur dès son discours de victoire et a fait des pieds et des mains pour le forcer à démissionner. Il a même poussé le vice jusqu’à interdire à ses ministres de poser avec lui lors de la formation du gouvernement et l’a effacé des clichés officiels, comme au bon vieux temps du camarade Staline. Devant son refus de quitter son poste, le nouveau Premier ministre omnipotent a simplement mis un terme à son mandat à travers un amendement constitutionnel d’une ligne, sans aucune motivation. Dans la foulée, un Magyar mégalomane qui gère le pays comme s’il était dans un reality show propose, sur Facebook, à Judit Polgár (légende du jeu d’échecs) de le remplacer. L’intéressée, embarrassée, déclinera tout de go sur le même réseau social.
Un goût pour la rétroactivité des lois
Échec mais pas mat, pas de quoi brider la fougue destructrice de Magyar. Il a également décidé de débrancher les médias publics, le temps d’y faire le ménage et de les purger de tous les éléments pro-Orbán. Il est vrai que ces chaînes et radios publiques étaient révérends envers l’ancien pouvoir, mais avouons qu’allumer la télé pour y une trouver un écran noir avec un message « Les médias publics ne doivent pas mentir. Nous vous présentons nos excuses pour l’avoir pourtant fait pendant de longues années » aux relents maoïstes n’a rien de rassurant, même si le même traitement était infligé à France Inter, qui le mérite beaucoup plus.
Surtout que l’hyperactif Magyar a trouvé, entre-temps, un moyen de décapiter l’opposition : amender la Constitution pour limiter la carrière des députés à trois mandats. En soi, pourquoi pas, si cette règle n’était pas appliquée de manière rétroactive depuis 1990 et n’empêchait pas la moitié de l’opposition de se présenter aux prochaines élections alors que les députés de Tisza (le parti patchwork de Magyar) sont tous des néophytes. Après la Lex Orbán (un amendement constitutionnel sur mesure qui rend l’ancien Premier ministre inéligible à vie), le nouveau pouvoir a pris goût à la rétroactivité des lois, et tant pis si cela constitue le b.a.-ba de l’autocratie.
Prochaine étape ?
La Cour constitutionnelle, peuplée selon Magyar de « marionnettes d’Orbán ». Dès lors, autant imposer un âge de retraite (de manière rétroactive, vous l’aurez deviné) pour se débarrasser de quatre juges sur onze dont le président, ce qui suffit à mettre les autres au pas. Et pour parfaire ces deux semaines trépidantes, l’un des sièges du Fidesz vient d’être perquisitionné pour y saisir du matériel provenant des serveurs, du réseau de communication interne, de l'ensemble du système de communication, des bases de données et de l'infrastructure de messagerie interne du parti. À l'heure où nous écrivons, la page Web du Fidesz est hors service. Le même jour, le procureur général, dépité, a démissionné, à la grande satisfaction de Magyar.
Alarmant ? Sans l’ombre d’un doute. Surprenant ? Beaucoup moins, car il y a un précédent : en Pologne, le gouvernement de Donald Tusk emploie les mêmes tactiques, depuis son retour au pouvoir en 2023, sans que personne (ou presque) ne s’en émeuve. Descente de police à la télévision publique, limogeage du procureur général sans l’aval du président de la République, refus de reconnaître les arrêts de la Cour constitutionnelle depuis 2024, arrestation arbitraire contre l’ancien ministre de la Justice et membres de son équipe : la liste est longue et non exhaustive.
Et pendant que Magyar sévit, la Commission européenne débloque les fonds qu’elle avait opportunément bloqués à Orbán depuis sa dernière victoire en claironnant que la Hongrie est de retour en Europe et que l’État de droit est restauré. Orwell, quand tu nous tiens...
La conclusion est claire pour qui veut bien la voir : à Bruxelles, tous les coups sont permis contre un gouvernement dissident, y compris l’instrumentalisation de l’État de droit et son application à la carte. La méthode est sournoise mais la ficelle est désormais trop grosse : démoniser et diffamer tous azimuts certains gouvernements afin que leurs successeurs puissent allègrement commettre toutes les entorses possibles, du moment qu’ils se montrent dociles envers l’Union européenne. Un reflexe qui confirme le rictus autoritaire de Bruxelles lorsqu’on ose lui tenir tête. Certes, les Hongrois voulaient changer d’air, après seize ans, et Magyar a gagné les élections haut la main, mais espérons qu’ils ne s’en mordent pas les doigts : on les persuade que la démocratie est revenue alors qu’en fait, elle commence à disparaître.
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45 commentaires
Excellent! Magyar et Tusk montrent au successeur de Macron le mode d’emploi d’une fonction décidée à exercer le pouvoir. Car l’élection présidentielle en France n’aurait aucune conséquence sur la marche des affaires si le Conseil constitutionnel, le Conseil d’Etat, le Conseil supérieur de la Magistrature, Radio France, France Télévisions et quelques autres n’étaient pas … domestiqués.
Il est étonnant que les intitutions hongroises permettent au premier ministre de modifier de lui-même la constitution.
On nous disait qu’Orban était un dictateur. Il a trouvé un maître. Pauvre Hongrie, si naïve.
Prendre des décisions vigoureuses et radicales, aux limites de la constitution ou des règles établies, n’est pas choquant en soi. Nous serons probablement contraints, du moins je l’espère, d’agir de la sorte si nous voulons changer profondément et rapidement les choses dans notre pays, quitte à en faire se pâmer de rage quelques-uns. Quand une nation ou un individu sont proches du chaos ou de l’arrêt cardiaque, des décisions s’imposent et l’électrochoc semble la seule solution d’urgence, pas la parlote, l’embrouille et les petits arrangements entre partis politiques comme nous le vivons depuis bien trop longtemps. Quand il s’agit du camp de la bien-pensance, des donneurs de leçons quotidiens, cela est risible avant d’être pitoyable.
Merci d’avoir mis par écrit ce qui n’est hélas pas une découverte! A l’actif du totalitarisme européen, il serait intéressant que vous complétiez votre texte par d’autres viols, et pas des moindres: la comptabilisation de nuit après 24h des votes par correspondance pour les présidentielles en Moldavie, l’éviction du candidat nationaliste favori en Roumanie etc… Ces jolies exactions étant bien entendu entourées de fake news sur des supposées interventions de la Russie. A la réflexion, un livre sur l’interventionnisme totalitaire de Bruxelles serait bien utile et sûrement un best seller (bien que probablement interdit, évidemment) ….
J’approuve votre demande de « complément », Gayant. Jusqu’à ce jour, on attend des articles de journalistes de BV s’exprimant explicitement sur le sujet des interventions de la Commission européenne dans le déroulement des pays où les citoyens « pensent mal ».