Sur France Inter, « ça n’a aucun sens, la cuisine de terroir »

"La cuisine, ce n'est que l'échange des marchandises, des hommes, des cultures" avance le chef d'un menu à 480 euros.
@Unsplash
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L’émission avait pourtant bien commencé. Les papilles en éveil, l’on s’apprêtait à saliver aux propos de Bruno Verjus, ce grand chef doublement étoilé. Invité sur France Inter, mardi 5 mai, Sonia Devillers déclinait le menu du jour : on allait parler dégustation, partage et transmission. Bien inspiré, celui qui venait présenter son nouveau livre, sobrement intitulé La Recette (Albin Michel), commençait donc par l’éloge de nos traditions. S’il n’a pas dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient, c’est tout comme !

Ainsi, Bruno Verjus de célébrer nos « fondations extrêmement solides », nées dans « la grande cuisine classique bourgeoise française du milieu du XIXe et XXe ». Ce n’est pas Gabrielle Cluzel et son éloge de la savoureuse blanquette de veau, un plat de résistance enraciné s’il en faut, qui le contredirait. Et notre chef de poursuivre sa mise en bouche sur sa lancée : « Parce qu’il y avait une pratique, vous savez, cette petite chose qui fait aussi le vin et les vignerons, c’est l’enseignement par la pratique qui se transmet. »

« Classique », « bourgeoise », « fondations », « qui se transmet »... Avait-il conscience, à ce moment-là, d’employer un vocabulaire piégé ? Une terminologie persona non grata parmi les mots communément admis par la doxa ? Sonia Devillers, tout sourire au début de l’émission, se doit de corriger le tir, ligne éditoriale de gauche oblige dans un univers où le CAP cuisine a été jugé trop identitaire. En professionnelle avisée, elle l’interrompt et l’interroge : « Ça ne fait pas de vous un conservateur ? Ça ne fait pas de vous un réactionnaire ? » C’est bon, l’honneur est sauf ! Il ne sera pas dit qu’elle ne l’a pas contredit. Il fallait réagir, modérer ce que les auditeurs allaient retenir et digérer.

« L'échange des marchandises, des hommes, des cultures »

Immédiatement, Bruno Verjus comprend et se reprend : « Je ne crois pas, la cuisine, c'est le contraire d'être réactionnaire. » On est quand même sur France Inter ! Alors, il enfonce le clou, puisqu’il faudrait politiser aussi la gastronomie : « Quand on parle de cuisine de terroir, je trouve ça aberrant, d'ailleurs. Ça n'a aucun sens, la cuisine de terroir. La cuisine, ce n'est que l'échange des marchandises, des hommes, des cultures, des religions, des pratiques, des savoirs. » Celui qui se vante pourtant sur le site de son restaurant La Table d’un « rapport direct avec nos producteurs locaux » jouerait-il avec les mots ? Peut-on, en même temps, valoriser les plats de nos régions et balayer d’un revers de main « la cuisine du terroir » et tout ce qu’elle fleure bon de spécialités locales, de circuits courts pourtant très prisés par les bobos ?

Las, comme si cela ne suffisait pas, Sonia Devillers remet une pièce dans la machine à lutte des classes : « Et cette mémoire de la recette, ces archives de la cuisine, ça nous emmène forcément vers la haute cuisine, ou il peut y avoir des traces d’une cuisine plus familiale, plus populaire, d’une cuisine plus pauvre ? », interroge-t-elle. Tout en omettant de préciser à ses auditeurs de gauche (caviar) que le menu unique du monsieur s’inscrit bien dans la gastronomie de ce qu’elle nomme la « haute cuisine » et est proposé, chaque jour, pour la modique somme de 480 euros par convive…

Même s’il n'est pas annoncé, il faut bien justifier ce tarif prohibitif, alors les éléments de langage se font plus conceptuels : « Dans mon menu, il n’y a plus d’idées d’entrées, de plats, de desserts, que je trouve trop codifiées. On essaye, au contraire, de travailler des lignes de goût, des lignes d’inspiration et de sentiments. » Si l’on ne sait si ces fameuses lignes remplissent les ventres affamés, l’on s’est, en quelques minutes d’émission, complètement perdus, de la tradition et la transmission au snobisme germanopratin, on en reste clairement sur sa faim.

« Une belle cuisine paysanne »

La cuisine du terroir, ça n’a aucun sens ? Il faudrait préférer les saveurs venues d'ailleurs ? Ce n’est sans doute pas ce que pense cet autre chef récemment recruté au célèbre Parc de Vendée. Alexandre Couillon, chef trois étoiles de La Marine (Noirmoutier), prend les rênes de l’Auberge du Puy du Fou et ne snobe pas le terroir. Bien au contraire, il annonce : « une belle cuisine paysanne, nourrie par les marais et le terroir vendéens : escargots, volaille, bœuf, poissons de rivière, légumes... Les équipes ont fait un important travail de sourcing locavore : c’est pour moi le maître mot. » Mais peut-être, une fois encore, le Puy du Fou fait-il figure de village d’irréductibles Gaulois ?

Laissons les esprits malins mépriser la cuisine de terroir dans un studio parisien. Il est une autre réalité, celle de ces très nombreux Français, continuellement moqués parce qu'ils sentent le pâté, qui célèbrent leurs traditions, leur Histoire, leurs paysans et leurs vignerons, accusés de festoyer autour de grands banquets. Aux « lignes de goût », ils préfèrent de loin les grandes tablées, pour trinquer et chanter, épaule contre épaule, dans la convivialité. N’en déplaise aux grilles de lecture idéologiques de France Inter, la cuisine du terroir a encore du sens et de beaux jours devant elle, et sa célébration fait précisément partie de notre art de vivre à la française.

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Iris Bridier
Journaliste

Vos commentaires

91 commentaires

  1. Raison de plus pour boycotter ces grands chefs étoilés qui se foutent de leur clientèle de snobinards .Comment les en blâmer quand on accepte de payer régulièrement 120 euros pour un médaillon de boeuf trop cuit mais présenté artistiquement avec trois malheureux légumes qui forment une pyramide savamment composée …( témoignage vécu ) .Et le tout bien sûr sans les vins dont le verre d’un cru banal vous est proposé
    à 15 euros !…Il est grand temps de constituer un anti-guide Michelin qui ne retiendrait que les restaurateurs qui vous obligent à desserrer votre ceinture d »un bon cran tout en vous ayant régalés . Autrefois c’etaient les fameux R rouges du guide Michelin .

    • Quand on s’arrêtait dans un resto « routier » réservé aux transporteurs-camionneurs, les repas devaient être copieux pour nourrir tous ces gaillards et la nourriture était bonne, pas de chichis mais un bon repas bien français, bien de notre terroir !

    • Il fallait le renvoyer en cuisine une pièce comme ça est pesée à 180g elle est trop cuite c’est que c’est mal fait
      mais dans un 3 étoiles c’est quand même exceptionnel, j’ai juste demandé un jour si on n’avait pas oublié quelque chose avec le foie gras, comme le serveur se grattait la tête et était très interrogatif, je lui ai dit que c’était la loupe et j’ai fait renvoyer l’assiette en cuisine, après j’ai été très très bien servi.

  2. Cette volonté d’effacer la Culture française me dépasse : au nom de quoi devrions-nous renoncer à nos valeurs, notre Histoire ?

  3. Journaliste élevé aux hamburgers industriel , qui même si on lui présentait une version d’une grande chaine de mal bouffe faite avec de la vache de réforme et une version faite avec de la Salers ou du Kobe (sacrilège et non respect total de la viande et du travaille de l’éleveur) ne saurait pas faire la différence sur le gout de la viande et pourtant c’est le jour et la nuit.

  4. ce genre de personnage, ignoble et veule devant la « bienpensance » de gauche, devrait faire comme les chiites, à savoir se flageller le dos à coups de fouet pour bien montrer qu’ils ont compris où était le bien.

  5. Ce n’est pas seulement un gâte-sauce mais aussi un vaniteux qui se prend pour un intellectuel ; un gâte philo

  6. Manifestement, M. VERJUS mérite bien son nom. Le verjus est (parmi plusieurs acceptions) un raisin imparfaitement mûri. Un esprit mûr qui se respecte ne change pas d’avis comme de chemise, et spécialement quand il propose un menu à 480€… Si sa cuisine est aussi molle que son courage devant une journaliste du sévice public, on peut aisément oublier son adresse pour visiter d’autres chefs qui eux, se respectent.

  7. Pour ce prix là, j’irai manger ailleurs et pour 4 personnes. Aucun courage, ce cuisinier qui s’aplatît comme une crêpe au lieu de défendre nos producteurs et notre patrimoine culinaire.

  8. Berné par S Devillers : ça la fout mal, de se faire ainsi ridiculiser et anéantir. Il partait bien, mais que voulez-vous, il n’a pas l’habitude de France-Inter, ce pauvre « réactionnaire ». Mme Devillers devrait aller se faire cuire un oeuf : c’est universel.

  9. Cette « animatrice » peut peut-être se payer des repas à 480 € ! ? …
    GRÂCE à nos subventions ! …
    Mais vu qu’elle « sert de la M_____ dans ses émissions, elle ne comprend pas ce que veulent dire les mots « terroir » mais surtout « civilisation » ! …

  10. Il faudra un jour expliquer que le couscous ou le kebab, c’est de la cuisine de terroir. Au même titre que le cassoulet et la pizza (à l’origine)

  11. Je trouve le propos … indigeste. Il suffit de regarder les traditions culinaires de chaque région pour comprendre qu’il y a bien un enracinement culturel et régional dans la gastronomie. Ce qui est dans notre assiette ne tombe pas du ciel, mais vient de la terre et de nos traditions, c’est aussi simple que ça.

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