Le maréchal Haftar a peut-être eu tort. Tort de se voir vainqueur trop tôt, tort de sous-estimer l’impact de l’intervention turque, tort, surtout, de ne pas écouter la Russie. Le 14 janvier dernier, en effet, Haftar était à Moscou pour discuter d’un accord de cessez-le-feu avec son ennemi Sarraj sous l’égide de Poutine et d’Erdoğan – d’accords, en la circonstance.

Sarraj a signé mais pas Haftar, qui est reparti sans apposer son précieux paraphe sur l’accord. Sûr de sa victoire, il n’a pas vu l’intérêt d’un arrêt des combats alors que ses hommes étaient dans les faubourgs de Tripoli. Certes, ils y piétinaient depuis un certain temps, mais ce n’était, justement, qu’une question de temps avant l’entrée triomphale dans la capitale libyenne. Mais Haftar n’a pas vu, non plus, qu’infliger un camouflet à Poutine n’est pas une bonne idée.

Peu après, Sarraj et Haftar se rendirent à Berlin à une conférence pour la paix organisée par les Européens qui espéraient ainsi reprendre la main. Comme prévu, il ne s’y passa rien d’intéressant et l’on se contenta de creuses déclarations d’intention.

Depuis, les combats ont repris en entre les combattants de Sarraj, regroupés au sein du GAN (gouvernement d’accord national) et ceux d’Haftar formant l’ANL (Armée nationale libyenne). Les premiers tiennent l’ouest et sa capitale, Tripoli, les seconds l’est avec Tobrouk et Benghazi.

Mais un élément de taille est venu modifier la donne : l’intervention turque. Erdoğan a, en effet, passé un accord avec Sarraj en lui promettant une aide militaire en échange d’une alliance maritime permettant aux eaux territoriales turques et libyennes de se rejoindre, coupant ainsi la Méditerranée en deux. Cet accord est parfaitement illégal car il fait fi des droits maritimes grecs issus de la position de la Crète. Peu importe pour Erdoğan, qui a tenu parole et envoyé au secours de Sarraj des soldats turcs et syriens, ces derniers issus de milices islamistes basées au nord de la Syrie et contrôlées par Ankara. Avec eux sont venus des drones de dernière génération dont l’impact a été décisif. Depuis, les troupes d’Haftar reculent partout et la prise de Tripoli s’éloigne.

Les Russes ne semblent pas décidés à intervenir pour sauver Haftar. Mais il est un peu tôt pour l’enterrer et il sera tout de même difficile de le déloger de sa province de l’est, la Cyrénaïque. Car il faut connaître une donnée de base sur la Libye : elle n’existe pas. Elle est composée de plus d’une centaine de tribus pour qui l’attachement aux anciens territoires (Cyrénaïque, Tripolitaine, Fezzan) est bien plus important que le sentiment national. Khadafi avait réussi à unifier ces tribus derrière lui, par un jeu subtil de pressions et de concessions, et son élimination a plongé le pays dans le chaos. Depuis, la Libye est en guerre permanente et est devenue la passoire de l’immigration clandestine vers l’. Sarkozy, Cameron et Hillary Clinton auraient été bien inspirés de réfléchir à tout cela avant de lancer leur fatale intervention en 2011.

En attendant, c’est Erdoğan qui est en train de profiter de la situation et, grâce au chaos, l’État islamique redresse la tête dans le sud. Beau bilan ! Mais, fort heureusement Poutine n’a sûrement pas dit son dernier mot.

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