C’est un sentiment que j’éprouve de plus en plus. Quelle est la personnalité qui va surgir du quotidien politique, judiciaire et médiatique ? Le Dupond-Moretti avocat, le Dupond-Moretti bretteur partisan au service d’un Président l’ayant choisi pour cela ou le Dupond-Moretti enfin ministre de la Justice ? Ou, parfois, un mixte ?

Je n’ai aucun scrupule à évoquer mon « sentiment » car lui-même raffole de l’expression « sentiment d’insécurité » pour dénoncer ce qu’il appelle la « surenchère populiste » et qui est, tout simplement, l’indignation légitime face à l’augmentation des crimes et des délits. Selon lui, le sentiment d’insécurité serait « pire que l’insécurité elle-même » et le premier aurait été développé, par exemple, par l’usage du terme « ensauvagement ». Ce sentiment serait de l’ordre du « fantasme ».

Au regard de ces absurdités qu’on croyait inconcevables depuis que la gauche avait reconnu sa naïveté, avec Lionel Jospin, on voit bien que le garde des Sceaux s’était absenté pour laisser la place seulement à l’avocat et au pourfendeur de l’opposition, surtout du RN dont il avait, un temps, réclamé l’interdiction mais dont le Président a besoin pour s’assurer un deuxième tour confortable.

Ce n’est pas, non plus, un ministre informé qui se montre pour oser déclarer que le taux de réponse judiciaire s’élève à 90 %, omettant de souligner que cette évaluation ne concerne que le faible nombre d’affaires qui ont échappé à l’immense décantation opérée en amont, notamment avec trop de classements sans suite. Je recommande, à ce sujet, l’excellente analyse, dans la Tribune du Commissaire, de Béatrice Brugère, secrétaire générale du syndicat Unité Magistrats SNM FO.

Pour ce qui relève du sentiment d’insécurité, je ne m’accorderai pas la facilité de porter à la connaissance d’ la multitude d’infractions, certaines très graves, qui ont, ces dernières semaines, ému, bouleversé, indigné l’opinion publique.

Je me contenterai de faire référence à ces deux policiers en civil gravement blessés par sept balles, « massacrés » dans la zone industrielle d’Herblay avec leur propre arme dérobée par trois malfaiteurs. Questionné par Jean-Jacques Bourdin, le ministre – il n’avait pas le choix : il devait l’être ! – a exprimé sa compassion et son soutien.

Le hiatus entre sa condescendance d’hier et son obligatoire prise de conscience d’aujourd’hui devrait, dorénavant, le détourner de certaines dérives de pensée et de vocabulaire.

En ce qui concerne son attitude au sujet du PNF, même si on ne retient pas l’information de Mediapart selon laquelle Éric Dupond-Moretti n’aurait pas attendu le rapport de l’inspection pour faire diligenter une enquête administrative à l’encontre de trois magistrats du PNF – ce qui a suscité une dénonciation unanime, pour une fois compréhensible, de l’ensemble du corps judiciaire -, il est patent que, dans cette péripétie troublante, le ministre a servi l’avocat et l’avocat usé du ministre.

Mais il arrive à Éric Dupond-Moretti d’être Garde des Sceaux, même s’il l’est de manière intermittente. Et, par honnêteté, je concède qu’il serait préférable qu’il le soit à plein temps en se dépouillant de ses autres rôles.

En effet, quand il est longuement sollicité sur « les lenteurs de la Justice, la drogue, la délinquance et le terrorisme », en quelque sorte enfermé dans son statut de ministre, il ne s’égare pas et formule des réponses pertinentes qui soulignent sa volonté de favoriser la rapidité, l’efficacité et la visibilité.

Je ne suis pas persuadé que l’appel aux peines alternatives soit une panacée – sinon pour de petites infractions, de minimes transgressions du quotidien – et qu’elles puissent se substituer, pour les délits d’une autre nature et gravité et évidemment les crimes, au nécessaire enfermement.

Pour le reste, je ne peux qu’approuver son incitation à accélérer le cours des procédures, à s’attaquer au stock de dossiers en souffrance pour réduire le temps d’attente du citoyen qui, à la longue, peut désespérer de SA Justice pourtant. Au fond, il s’agit, au-delà de discussions théoriques sans le moindre effet opératoire sur autorité ou pouvoir, de rappeler que l’institution se doit d’abord d’être un service public, au service du public, efficient et à l’écoute. Banalités, dira-t-on, mais la quotidienneté judiciaire les valide plus que jamais.

La visibilité, la lisibilité de la Justice sont, en effet, des exigences qu’on ne peut qu’approuver. Pour n’être pas bouleversantes, elles ont le grand mérite de souligner que le lien entre le magistrat et le citoyen est capital et qu’il ne concerne pas que l’affrontement judiciaire mais se rapporte à tout ce que le premier doit accomplir pour que le second comprenne mieux et maîtrise davantage ce monde qui est démocratiquement le sien et n’est hermétique que faute d’être expliqué, soutenu et, j’ose le dire, magnifié.

À ce sujet, comment ne pas déplorer la disparition de ces « journées portes ouvertes » sans doute dispendieuses mais irremplaçables pour la lumière projetée sur la Justice et la découverte des magistrats ? Je suis convaincu, depuis toujours, que si ceux-ci offraient de manière transparente à la société les pièces de « leur » dossier, cette dernière les relaxerait.

Si on peut sourire de cette affirmation « J’ai défendu les magistrats quand ils ont été accusés de laxisme » (Le Figaro) en songeant au traitement en permanence globalement offensant que l’avocat Dupond-Moretti leur a infligé, reste que ce ministre a des idées, des convictions qui ne sont pas sans intérêt et justifieraient qu’elles soient rendues effectives.

À condition que le Garde des Sceaux ne soit pas intermittent.

Extrait de : Justice au Singulier

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