Selon une étude de l'IFOP pour le JDD publiée le 23 juillet, « 73 % des Français affirment que la fonctionne mal ». Pierre-Marie Sève, directeur de l'Institut pour la justice, n'est pas surpris par ce constat et dénonce les défaillances de la chaine pénale...

Marc Eynaud : Un sondage place le garde des Sceaux à 30 % d’opinions favorables. Est-ce que cela vous surprend ?

Pierre-Marie Sève : Cela ne me surprend pas pour deux séries de raisons. La première tient à l’institution : les Français sentent instinctivement que quelque chose ne tourne pas rond dans la française. Lorsqu’ils la côtoient, elle est lente, bureaucratique et de mauvaise qualité. Et lorsqu’ils la voient de loin, à travers les faits divers par exemple, elle est visiblement laxiste avec les délinquants et toujours prompte à punir les honnêtes gens (l’exemple des squats est symbolique avec des squatteurs bien traités et des propriétaires ignorés).

Cette impression est largement basée sur la réalité. Oui, la fonctionne mal : la Justice française est la plus pauvre parmi ses voisins, donc elle est lente et de mauvaise qualité. Et la Justice pénale, elle, manque de places de prison et est gangrenée par une idéologie laxiste, tant chez une partie des magistrats que chez une partie des politiques, ce qui débouche sur une impunité institutionnalisée et inscrite dans la loi.

L’autre série de raisons tient à la personnalité d’Éric Dupond-Moretti. Celui-ci vient de la gauche et il s’inscrit dans cette idéologie qui inverse la culpabilité et l’innocence. Le coupable devient victime de la société et la victime devient coupable d’un statut de supposé privilégié (car propriétaire d’une maison, car Français colonisateur, etc.). Ses déclarations, notamment au début de son ministère, ont beaucoup choqué car c’est précisément cette vision angélique qui a mené la et la sécurité dans la situation actuelle. Ensuite, ce ministre de la Justice est mis en examen, il est entendu dans plusieurs affaires comme potentiel mis en cause et il est en guerre ouverte avec les magistrats, qui refusent de lui parler. C’est tout simplement inédit…

M. E. : Éric Dupond-Moretti ne payerait-il pas l’insécurité croissante ? Si oui, y peut-il réellement quelque chose ?

P.-M. S. : Oui, il paye certainement l’insécurité croissante, et oui, il y peut quelque chose. L’insécurité est le résultat de défaillances au niveau de la chaîne pénale. Cette chaîne pénale se subdivise sommairement en deux aspects : l’aspect police (celui qui met fin à l’acte interdit) et l’aspect justice (celui qui attribue une punition juste par rapport à l’acte).

Aujourd’hui, l’institution policière fait son travail et a les moyens de le faire : sa masse salariale est importante et en hausse, son nombre d’effectif aussi. Malheureusement, tout le travail de la police est remis en cause par le travail du deuxième maillon de la chaine pénale : la Justice.

Pour les raisons évoquées plus haut, la ne fait pas son travail. La première cause est le manque de places de prison. La détention reste, encore aujourd’hui, la meilleure punition pour les délinquants. Or, depuis les années 1980, la France manque cruellement de prisons. Les crédits de construction ne sont pas accordés et le pouvoir politique cherche en permanence des solutions de rechange, moins onéreuses, mais aussi moins efficaces. D’où la massification du bracelet électronique, du sursis, des aménagements de peine, etc. Par-dessus cette pauvreté, voire indigence, de la Justice s’ajoute également une véritable idéologie laxiste. Cette idéologie considère que la prison n’est pas une solution et que l’éducation vaut toujours mieux que la punition. Elle est portée aujourd’hui par Éric Dupond-Moretti, fut portée jadis par Christiane Taubira, et un certain nombre de magistrats y adhèrent encore aujourd’hui, d’où les décisions invraisemblables rendues régulièrement. Si la Justice punissait les délinquants de manière dissuasive, l’insécurité diminuerait drastiquement en France, c’est une certitude. Mais le chemin est long.

M. E. : Il était un peu « le transfert phare » du précédent, peut-on dire qu’il a déçu, qu’il vous a déçu ?

P.-M. S. : Non, je n’ai pas eu le temps d’être déçu. Il faut dire qu’Éric Dupond-Moretti a commencé très fort : son premier discours brandissait les droits de l’homme, ce qui est une tactique habituelle pour agir de manière laxiste. Son premier déplacement a eu lieu en prison, où il a été applaudi par les détenus eux-mêmes. Dans les semaines qui suivaient, il effectuait plusieurs sorties hasardeuses dans les médias sur le « sentiment d’insécurité » et le fantasme d’extrême droite. Donc non, tous ceux qui espéraient une amélioration de l’insécurité n’ont pas pu être déçus car leurs attentes ont été très rapidement refroidies.

M. E. : Qui verriez vous à la tête de ce ministère prestigieux ?

P.-M. S. : Dans un monde idéal, je pense tout de suite à une personne : l’ancien député UMP, ancien juge d’instruction et député européen du Rassemblement national, Jean-Paul Garraud. Sans être moindrement partisan (l’Institut pour la justice est une association profondément apolitique), je suis à peu près certain que Jean-Paul Garraud fait une certaine unanimité. Il connaît parfaitement les rouages de la Justice, il a identifié les problèmes et il connaît les solutions. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy, en 2012, et Marine Le Pen, en 2022, l'avaient présenté comme leur futur ministre. Un autre nom de poids, moins politique (pas sûr, d’ailleurs, qu’il accepterait), est celui de Thibault de Montbrial. Il connaît le fond du sujet de la Justice, étant avocat depuis des années, et lui aussi connaît aussi bien les problèmes que les solutions. Si Jean-Paul Garraud ou Thibault de Montbrial étaient garde des Sceaux, je mettrais ma main à couper que l’insécurité baisserait drastiquement… Rêvons !

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25 juillet 2022

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