Audio - Editoriaux - Entretiens - Justice - 21 juillet 2018

Philippe Bilger : “Dans un cas comme ça, l’article 40 fait qu’on transmet et on laisse l’autorité judiciaire apprécier”

Peut-on parler d’un “Élyséegate” ? L’ancien magistrat Philippe Bilger donne, pour Boulevard Voltaire, son analyse sur l’affaire Benalla.

Peut-on parler d’un Élysée gate s’agissant de l’affaire Benalla ?

A mon avis, non. Au départ, j’avais considéré que ce qui s’était passé était un peu hypertrophié. De fait, en apprenant au fur et à mesure que monsieur Benalla avait commis ici ou là quelques agressions, il est évident que l’Élysée ne pouvait plus s’en désintéresser. J’ai eu l’impression que le président se réfugiait derrière une habileté tactique, derrière un silence durable. D’un point de vue politique, il y avait là peut-être une maladresse.
Pour autant, ce n’est pas un Élysée gate, ou alors on perd le sens des mots et des scandales.

La justice doit-elle être saisie dans ce genre de cas ?

Il me semble qu’elle le doit en effet. Je ne suis pas convaincu par l’argumentation développée par l’Élysée. Elle avait déclaré ne pas savoir si les faits constituaient une infraction. Dans un cas comme celui-là, conformément à l’article 40 du Code de procédure pénale, on transmet et on laisse l’autorité judiciaire apprécier s’il y a ou non un délit. L’Élysée a commis la plus grosse maladresse en ne respectant pas cette obligation élémentaire. Le respect de cette disposition était évidemment obligatoire de la part de la plus haute autorité de l’État.
J’ai cru comprendre que monsieur Benalla avait été destinataire d’une vidéo qui ne lui était pas destinée et que l’Élysée considère que cela constitue une transgression devant, elle, être cette fois transmise à l’autorité judiciaire. Je pense que l’Élysée aurait pu le faire avant.

L’affaire Benalla après l’affaire de l’ancien garde du corps du président chez Jawad Ben Daoud et celle de Thierry Solère, c’est un peu la fin de la République irréprochable voulue par Emmanuel Macron.

Cette affaire est regrettable, mais je me permettrais de mettre en garde contre un risque de déviation.
Tout d’abord, l’affaire Solère n’a rien à voir avec Emmanuel Macron. On savait depuis quelque temps qu’il y avait des présomptions contre ce monsieur.
Et je ne pense pas que ce soit une brèche dans la République irréprochable.
Si le fait que l’Élysée a retrouvé avec Emmanuel Macron une certaine esthétique, une certaine allure, un certain respect du secret nécessaire, tout cela est très positif. Mais tout cela pourrait parfois conduire peut-être à une certaine forme d’autarcie et de repli sur soi. Tout ce qui viendrait perturber cet ordonnancement autarcique pourrait être perçu comme un danger. Je dis cela avec beaucoup de prudence, mais c’est ce qui pourrait peut-être expliquer la mauvaise gestion dans l’affaire Benalla, et en particulier cette communication médiocre de la part de Bruno Roger-Petit. Jusqu’à maintenant, il n’avait pas été habitué à une communication de crise. Il se contentait jusqu’à présent de commenter et de paraphraser les propos présidentiels. C’était facile. Là, il s’agissait d’une communication plus délicate, et sur laquelle il n’a pas été performant.

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