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Editoriaux - Entretiens - International - 14 mars 2020

Père Maurice Joyeux : « Il faut dire, aussi, que l’Europe, depuis le début, s’est rendue vulnérable aux chantages de M. Erdoğan »

Mon Père, vous avez fondé et développé le JRS (Jesuit Refugee Service) en Grèce, de 2015 à 2018, et êtes désormais membre de la tank force Mission et Identité, vous agissez en première ligne dans le pays depuis le début de la crise… Quel est votre rôle ? Que se passe-t-il sur place ?

J’ai été à Athènes puis à Lesvos en soutien d’un compagnon jésuite qui se partage entre l’île de Lesvos et celle de Samos, où se trouvent respectivement 25.000 et 9.000 réfugiés détenus dans ces fameux et terribles « hotspots » voulus par l’Europe et confiés à la gestion des autorités grecques.

Depuis 2015, d’une maison d’accueil de jour et de nuit pour environ 50 personnes sur des durées variables de trois jours à trois mois, voire un an, nous sommes vite passés à une deuxième maison appelée le centre Arrupe, maison d’accueil de 200 enfants issus de l’immigration sur le quartier et originaires de 25 nationalités, dont de plus en plus des enfants de familles réfugiés au centre d’Athènes (quartier Patission, proche de la place Victoria), et d’un immeuble d’accueil de nos bureaux. JRS intervient aussi, comme ce fut le cas dès ses débuts dans les efforts de prise en charge et solidarité sur les quais du port du Pirée, dans les camps surchargés d’Elaionas et Elleniko, ou à la prison pour immigrés d’Allodapon, à Athènes. Une présence active sur l’île de Lesvos, après celle de Kos, a commencé très tôt en relais avec la paroisse catholique de cette île fréquentée par de nombreux réfugiés africains demandant asile politique en Grèce (Camrou, Congo, Nigeria, Érythrée…). Aujourd’hui, un compagnon jésuite flamand, longtemps aumônier de prison en Belgique, est présent en alternance à Lesvos et Samos.

Deux regards d’opposent sur cette crise : la dénonciation d’un danger insurrectionnel et la réalité d’une crise humanitaire tragique… Le professeur de philosophie Foucauld Giuliani appelle à une « insurrection des consciences » en rappelant qu’il s’agit de « personnes vulnérables »… On dénote pourtant des violences, des attaques. Qu’en pensez-vous ?

Je comprends les deux regards que vous soulignez, surtout depuis que M. Erdoğan joue les gros bras en utilisant clairement, cyniquement aussi, les réfugiés comme « otages » de ses négociations avec l’Europe. Il faut dire, aussi, et bien vite, que l’Europe, depuis le début, s’est rendue vulnérable à ses chantages et qu’il est, à mon avis, trop facile à nous, Européens (Grecs inclus, mais ils sont davantage excusables), de « diaboliser » M. Erdoğan en oubliant qu’il a sur son territoire national plus de 3,7 millions de réfugiés syriens et autres… La thèse idéologique et la posture du « danger insurrectionnel » me semble fort exagérée et pratique pour rejeter en bloc les réfugiés migrants actuels en oubliant totalement, et depuis de longs mois de souffrances indignes et injustes pour des milliers de familles et de personnes jeunes et moins jeunes, les plus de 60.000 réfugiés qui trépignent sans avenir dans les hotspots européens des îles et les camps ou appartements de fortune et squats d’Athènes et de Grèce.

C’est la crise humanitaire tragique qu’il nous faut regarder en face. On aimerait bien avoir, aussi, davantage d’échos du côté turc où bien des souffrances sont endurées par les réfugiés qui y sont entassés ou dispersés on ne sait où ! L’opinion publique turque est bâillonnée.

Côté grec, ce sont les rumeurs entretenues par les extrêmes gauches et surtout extrêmes droites qui sont en train de prendre le dessus et entraîner l’opinion publique dans son sillage anti-réfugiés, anti-ONG, etc. La chose est grave et très à l’œuvre dans les îles hotspots.

Les violences et attaques – excepté celles exacerbées de la frontière turco-grecque sur la rivière Evros et à Kastanies – sont principalement des cris et des rages de personnes « en cage » et « traitées comme non humaines », sans informations crédibles, sans vrais soins, nourris aux rations indigestes, survivantes. On s’étonne même qu’il n’y ait pas davantage de rebellions et violences… Malheureusement, aussi, ces violences s’exercent entre réfugiés du fait de leur confinement et enfermement sans avenir et dans des conditions sanitaires terribles, indignes de notre Europe.

Les violences et attaques sont, aujourd’hui, du côté des milices proches du parti Aube dorée, parti néo-nazi qui fédère avec lui et entraîne, dans ses convictions pratiques et guerrières, de nombreuses personnes au chômage, des Grecs qui souffrent ou sont honteux, sinon épuisés, de voir leur situation de crise économique toujours pas résolue. Ils sont devenus xénophobes, ont abandonné toute philoxénie et luttent même contre toute organisation ou personne voulant « aider » les réfugiés.

On aimerait que les politiques non corrompus et les responsables d’Églises de toutes confessions s’élèvent davantage pour défendre et la vérité dans ce domaine et les plus en détresse. Le patriarche Bartholomeos devrait s’exprimer sur le sujet, aider à maintenir paix et discernement dans ces situations grecques, appeler à davantage de solidarité européenne : solidarité humaine et non seulement financière.

La Grèce a-t-elle été abandonnée par l’Union européenne ?

Nous ne croyons pas que l’Europe a abandonné la Grèce. Elle s’en préoccupe depuis le début et à cause de sa crise économique apparue gravement en 2008 et à cause de la vague migratoire provenant massivement de Syrie en 2015. Le monde aussi, à travers l’ONU et le HCR, s’est engagé en Grèce, fortement, généreusement. Ces engagements reliés à ceux des ONG diverses n’ont pas toujours été bien accueillis et soutenus par le régime précédent et par l’opinion publique grecque qui en voulait sans en vouloir. Humiliant, pour un peuple qui se croyait déjà fort intégré à une Europe riche, moderne ! Beaucoup d’argent a, certes, été donné mais a-t-on osé envoyer des ressources humaines internationales et de terrain, à part les effectifs du HCR qui grossirent de douze salariés pour un petit bureau national d’immigration à plus de 400 personnes employées venant du monde entier et non seulement de Grèce ?

Selon nous, depuis le début de la crise, nous avons manqué d’une force d’intervention européenne qui n’aurait pas fait de l’ingérence mais aurait, en pratique, devancé les passeurs, arnaqueurs, profiteurs et assuré des routes plus sûres pour les réfugiés fuyant dans la douleur les guerres internationales et/ou civiles dans leurs propres pays.

L’argent ne suffit pas. Il est trop souvent détourné de sa visée propre et, surtout, ne suffit pas à désamorcer les durcissements, les jugements et exclusions. Il ne suffit pas à témoigner d’une solidarité européenne de terrain dans les domaines importants comme la logistique alimentaire et de logement, la santé, l’accompagnement et l’orientation juridique, le conseil psychologique et tout simplement humain.

Le JRS, en Grèce, a beaucoup collaboré aux relocalisations de nombreuses familles vers le Portugal, notamment, appuyant de toute son aide le JRS Portugal qui fut responsable de ce travail au nom du gouvernement portugais. Il est dommage que tout ce travail de terrain et de ponts n’ait pas pu se prolonger et développer, conduisant aux marécages tortueux pour tous les réfugiés auxquels nous sommes parvenus en ces jours de 2020.

Question inquiétante mais bien d’actualité brûlante : que deviendront les cloaques où survivent des milliers de familles et personnes réfugiées à l’heure de la menace du coronavirus ? Ces populations de plus en plus abandonnées et épuisées tiendront-elles longtemps sans bouffées de violences et dans une injuste condamnation à la mort lente ?

Des couloirs humanitaires et sanitaires d’urgence, avec le soutien de la logistique et de personnels militaires européens, sont demandés et préconisés par le JRS International, envers et contre tout repliement égoïste, irréaliste, nationaliste et xénophobe.