Pèlerinage de Chartres : la recivilisation est en route !

Nous manquons aujourd’hui de mots pour décrire ce que traverse notre pays. Sans doute, hélas, parce que c'est inédit. Alors, on imagine des néologismes. Emmanuel Macron avait parlé de « décivilisation ». La « recivilisation », c’est l’inverse.
@GabrielleCluzel
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Le pèlerinage de Chartres vient de s’achever. Puisque les néologismes pullulent, ces temps-ci, que l'on m'en autorise un qui me semble, spécialement, ici, approprié : recivilisation.

Recivilisation contre décivilisation

Nous manquons aujourd’hui de mots pour décrire ce que traverse notre pays. Sans doute, hélas, parce que c'est inédit. Emmanuel Macron avait parlé de « décivilisation ». Le terme, que lui avait soufflé Jérôme Fourquet, avait choqué à gauche parce qu’il désignait une dynamique négative : « le détricotage de nos mœurs ». On recoud et on ravaude ce qui a été déchiré. On raboute le lien et on s'y accroche pour remonter la pente.

Évidemment, la civilisation ne se résume pas à ce pèlerinage ni aux seuls catholiques. Mais le phénomène est frappant. D’abord par son ampleur : plus de 20.000 marcheurs vers Chartres. Il y en avait 7.000, aussi, dans le pèlerinage Paris-Chartres issu de la scission, 14.000 jeunes au Frat, sans oublier le pèlerinage militaire international (PMI) et ses 17.000 participants. Il ne faut pas croire que les parois soient étanches. Certains, à titre individuel, dans les pèlerinages qui se croisent entre Chartres et Paris, pique-niquent ensemble. Cette année, entre le Frat et le pèlerinage Notre-Dame de Chrétienté, il était convenu que chacun allait prier pour l'autre. Quant au PMI, de Lourdes, il compte aussi des « anciens » de Chartres. Et vice versa.

Le pèlerinage de Chartres est devenu le plus grand pèlerinage catholique d’Occident. Plus de 1.500 étrangers y participaient, cette année. Les images circulent sur les réseaux américains, anglais, espagnols. Beaucoup regardent cela avec stupéfaction... et envie. C'est un peu, mutatis mutandis, comme le défilé du 14 Juillet : les États-Unis veulent le leur !

Mais ce qui marque surtout, ce sont de petites choses, invisibles à la télévision et néanmoins éminemment symboliques.

Samedi matin, à 5 h 30, des files immenses serpentaient autour de Saint-Sulpice pour récupérer les bracelets d’inscription. Une foule compacte, chargée de lourds sacs à dos et de bannières. Dans n’importe quel centre commercial, la tension serait montée. On pense aux scènes d’émeute pour une montre Swatch ou des baskets en édition limitée. Ici, rien. Pas un cri, pas une bousculade. On attend patiemment.

D’un côté, le temple de la consommation, la convoitise et la violence. De l’autre, une église, l’effort, la patience et la paix. La recivilisation, on vous dit !

Gardien de la Tradition

Autre détail (le proverbe dit que le diable se cache dans les détails, mais parfois, heureusement, c'est le Bon Dieu !) : ces sweats portés par de nombreux jeunes, frappés des mots « Gardien de la Tradition ». Dans une société d’individus atomisés, obsédés par l’instant, ils se voient humblement comme les maillons d’une chaîne. Comme saint Paul, ils transmettront ce qu’ils ont reçu.

Ces jeunes marchent dans les pas des pèlerins du Moyen Âge venus vénérer le voile de la Vierge conservé à Chartres depuis le IXe siècle, mais aussi dans ceux de Charles Péguy ou des fondateurs du pèlerinage des années 1980 après l'interpellation du pape Jean-Paul II : « France, fille aînée de l'Église, qu'as-tu fait de ton baptême ? »

Autre scène frappante : des adolescents s’approchent de la communion à genoux, les bras croisés sur la poitrine. Ils viennent recevoir une bénédiction, ils ne sont encore que catéchumènes. Ils découvrent ici la foi. Cette année, 34 % des pèlerins venaient pour la première fois. Et 66 % reviennent malgré la difficulté de la marche et du bivouac

Il y a les enfants des familles traditionnelles, nombreux, joyeux, enracinés (le réarmement démographique ne les concerne pas, ils n'ont jamais désarmé !). Et puis il y a tous les autres : des jeunes attirés par des amis, des cousins, des connaissances. Les réseaux sociaux jouent un rôle, mais la transmission demeure d’abord charnelle : on emmène quelqu’un avec soi. L'édition de cette année recommandait aux pèlerins d'être missionnaires, mais ils le sont déjà souvent.

Et puis, il y a la beauté. Les bannières au-dessus des champs, les chants, les processions, l’arrivée devant la flèche de Chartres - le plus bel épi de la Beauce, disait Charles Péguy - aperçue enfin au loin : toute la colonne s’agenouille dans la poussière. Dostoïevski disait que « la beauté sauvera le monde ». Ces jeunes y aspirent, dans une époque qui les entoure de laideur : architecture dépressive pour lycées et universités en béton.

Et, enfin, la charité : ils soutiennent les plus fatigués, bricolent des chaises à porteurs improvisées avec leurs bras pour leur permettre de terminer.

Tradicalisation

Vous m'objecterez que tout cela, on le trouve ailleurs : le beau dans les musées, l’effort dans les marathons, la charité dans les ONG. Mais c’est la somme de tout cela - le beau, l’effort, la charité - au service de ce plus grand que soi appelé la foi qui recivilise.

Cette vitalité suscite pourtant la méfiance d’une partie de l’épiscopat français. Chaque année, certains journaux catholiques progressistes publient l’article inquiet sur ces jeunes « problématiques ». On redoute une tradicalisation (pardon pour cet autre néologisme). Étrange époque où tout est décidément à l'envers : les « anciens » sont jeunes et les « modernes » vieillissants.

Ce qui inquiète peut-être, c’est que les digues cèdent. Le pèlerinage dépasse désormais largement les cercles traditionalistes historiques. Les jeunes invitent leurs amis, venus de tous horizons. Et comme partout… la démographie, c'est le destin.

Oui, ce pèlerinage, c'est la recivilisation. Minuscule, certes. Qu'est-ce que 20.000 pèlerins face à près de 70 millions d'habitants ? Mais Charles Péguy rappelait que la petite espérance « n’a l’air de rien du tout ». C’est pourtant elle qui entraîne tout.

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Gabrielle Cluzel
Directrice de la rédaction de BV, éditorialiste

Vos commentaires

80 commentaires

  1. Merci Gabrielle Cluzel encore une fois vous avez les beaux mots pour finir de vernir ce rassemblement d’amour et de paix dont notre chère France a bien besoin.

  2. Oui, 20.000 pèlerins, ce n’est pas beaucoup, Mais la flamme de la foi, comme celle d’un seul cierge, peut enflammer tout un peuple… La pratique religieuse n’est pas de « l’entre-soi », c’est une porte ouverte à tous ceux qui voudront un jour la franchir!

  3. Oui Gabrielle. Une lame de fond qui se ressent dans nos églises. Nos anciens se sentent moins seuls dans ces grands édifices. Ce qui caractérise le plus ces pèlerinages c’est l’esprit de liberté qui s’en dégage. Ouvert vers le sublime sans contraintes, sans craintes, libéré. Une communion totale aux échanges éclairés. Une énorme respiration dans un monde sous surveillances continues. Corps et âme dans le même élan.

    La retraite apporte également ce bienfait. Une semaine dans l’isolement total du monde extérieur, la parole rendue on ne peu plus précieuse donc restreinte. Les échanges se font en déambulations face à face, dans la prière silencieuse. Les offices ponctuent, rassemblent en communion. Un repos complet de l’esprit qui permet de se ressourcer.

    Nous aurons peut-être un revers à cette médaille bienfaitrice. Des hostilités renforcées vont poindre.

  4. Merci Madame pour ce très bel article plein de foi, d’émotion et d’espérance. La France éternelle est toujours debout et cette jeunesse que vous décrivez de si belle manière en est la preuve. Puisse-t-elle inspirer et réveiller la France qui baisse les bras et se soumet à la médiocrité.

  5. « Gardiens de la tradition ! quel beau programme ! Tout n’est pas perdu et que la beauté sauve le Monde !

  6.  »Attendre patiemment…  »
    Certes une preuve de civilisation mais, pour ici-bas, une posture suicidaire !

  7. Chère Gabrielle, je ne rate quasiment pas une seule de vos interventions sur Cnews, mais cette fois-ci, j’ai été très étonnée que n’ayez pas fait le rapprochement entre : « gardiens de la tradition » et « Traditionis custodes » du pape François qui n’est rien moins que l’exact contraire de tout ce à quoi ces pèlerins aspirent !

  8. Merci Gabrielle Cluzel d’avoir si bien honoré cette jeunesse de Dieu qui a soif de vérité et vertus souveraines qui ont traversé le temps. C’est une jeunesse qui se souvient. Celle qui refera une France droite et vaillante.

  9. IL ne faut pas oublier qu’un autre pèlerinage de Chartres, organisé au même moment avec au moins 8000 participants contribue lui aussi à cette re-civilisation dont vous parlez, chêre Madame, , et que l’objectif de ces deux pèlerinage n’est pas seulement celui de damer le pion au déconstructeur de l’Élysée mais de préparer chacun à vivre un pèlerinage sur terre qui nous prépare à une vie céleste, finalité essentielle de toute perspective de vie humaine digne de ce nom.

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