[CINÉMA] L’Être aimé, la nouvelle pépite de Rodrigo Sorogoyen

Un tableau magnifique du cinéma, de ses pratiques népotiques et de l’ambiance qui règne parfois sur un plateau.
Copyright Manolo Pavón
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Chaque nouveau film de Rodrigo Sorogoyen est un événement. Le réalisateur espagnol, à qui l’on doit Que Dios nos perdone, El reino, Madre et le récent As bestas, trouve toujours le moyen de nous surprendre par ses mises en scène inventives, l’intériorité profonde de ses personnages et leurs subtils rapports de force. Pour son septième long-métrage, L’Être aimé, Sorogoyen retrouve la comédienne Victoria Luengo, qu’il avait dirigée en 2020 dans le mini-feuilleton Antidisturbios, et se paie le luxe de travailler pour la première fois avec Javier Bardem.

Réunis sous sa caméra, les deux acteurs campent un père cinéaste et sa fille qui se sont perdus de vue depuis treize ans et vont tenter de se lier autour d’un projet cinématographique. Un tournage de plus en plus éprouvant qui ne fera que mettre en lumière les frustrations de chacun et le ressentiment accumulé de la jeune femme. Si le pitch de départ nous rappelle naturellement le très récent Valeur sentimentale, du non moins talentueux Joachim Trier, le film de Rodrigo Sorogoyen se révèle moins psychanalysant, moins théorique également, le cinéaste jouant davantage sur l’introversion de ses personnages, sur les silences et les regards lourds de sens. Moins frontal, le film n’en est que plus insidieux.

L’insurmontable fossé

Le récit de L’Être aimé (El ser querido, en version originale) débute par les retrouvailles difficiles entre Esteban Martinez et sa fille Emilia au restaurant. Un tunnel de vingt minutes, filmé intégralement en champ-contrechamp avec des gros plans qui emprisonnent les visages et ne les laissent pas respirer. Un lourd dispositif – plutôt courageux, pour une séquence d’ouverture – qui présage de l’évolution de la relation tout au long du film. Cette introduction pose également les postulats de départ : Esteban est un cinéaste mondialement reconnu, qui a fait carrière à Hollywood et y a fondé sa nouvelle famille californienne qui ne parle pas un mot d’espagnol… Emilia, face à lui, alterne les petits rôles dans des séries télévisées ibériques sur lesquelles son père porte un regard condescendant. Heureusement, confie-t-elle, Emilia parvient à joindre les deux bouts en travaillant dans un bar. Le fossé sociologique entre les deux personnages est béant ; leurs perceptions du passé sont tout aussi divergentes…

Si Esteban a souhaité rencontrer sa fille ce jour-là, c’est qu’il a une proposition à lui faire : il aimerait lui offrir le premier rôle de son prochain film, un drame historique censé se dérouler au Sahara espagnol des années 1930. Un moyen pour lui, sans doute, de se rapprocher de sa progéniture qu’il a perdue de vue depuis trop longtemps et de se faire pardonner ses absences et comportements passés.

Le mur du réel

Hélas, nous dit Sorogoyen à travers son film, le cinéma n’a pas vocation à réparer les êtres ni à révolutionner la nature humaine, contrairement aux fadaises bien-pensantes que l’on entend régulièrement dans les festivals. Loin de rabibocher le père et la fille, le tournage va conforter cette dernière dans l’image déplorable que ses souvenirs d’enfance lui avaient laissée de lui : fat, complaisant, égocentrique et un tantinet dominateur, Esteban ne supporte pas la moindre contrariété et répercute sur le plateau de tournage de Fuerteventura les tensions familiales au point de s’aliéner les techniciens. Néanmoins empathique envers ses personnages – il l’a suffisamment prouvé avec ses précédents films –, Rodrigo Sorogoyen salue les efforts de ce père et de cette fille qui ont tout fait « pour que cela marche ».

Au-delà même de son sujet, qui est maîtrisé de bout en bout, L’Être aimé offre un tableau pertinent, et magnifiquement mis en scène, du cinéma, de ses pratiques népotiques et de l’ambiance qui règne parfois sur un plateau de tournage lorsque le réalisateur se pare d’auteurisme et d’intellectualisme tandis que ses équipes mal payées suivent le mouvement sans trop y croire, juste pour avoir de quoi bouffer à la fin du mois.

Bercé d’illusions, Esteban Martinez risque bien, paradoxalement, d’avoir besoin de ce projet cinématographique pour se confronter au réel.

4 étoiles sur 5

 

 

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 09/06/2026 à 15:45.

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

8 commentaires

  1. Je viens de voir le film.
    Il y a certes des réminiscences :Joachim Trier mais aussi Truffaut dans « la nuit américaine » ou Godard dans « le mépris » mais le sujet est ici traité avec beaucoup de retenue : Bardem fils est un bon acteur et Victoria Luengo est très jolie et pas seulement cela.
    Ce film nous change des délires de la « movida » (ouf! la vague est passée).
    Une belle scène d’humour aussi, mais il y en a dan le film de Trier et un petit peu dans le film de Truffaut.

  2. C’est un excellent réalisateur. Sa capacité et sa finesse à mettre en lumière l’âme de ses personnages est surprenante.

  3. Disons simplement que c’est un film sublime, peut-être appelé à subsister comme film culte. D’une richesse inouïe, d’une inventivité cinématographique qui ne se répète pas. Gros plans sur les visages noyés d’ombres passagères, passages de la vérité que les protagonistes portent dans leur coeur et sa mémoire ineffaçable, nourrie par une douleur qui ne veut pas mentir en se gobergeant de paroles creuses. Un metteur en scène en vogue, qui n’a pas oublié que le Sahara « marocain » fut espagnol, puis laissé pour compte, propose à sa fille le premier rôle d’une production dont sa tête seule et ses remords savent l’étendue. Etre cette fois un bon père dans la direction d’actrice de ses oeuvres. Le piège dans lequel fillette ne tombe pas, on n’achète pas, on ne rachète pas son passé si on ne le fait pas passer par la conscience de ses faillites. Ce psychologysme apparent dans lequel les régisseurs lambdas qui finissent à la téloche auraient pu tomber, n’est pas la tasse de thé de Sorogoyen, les ambitions et la sensibilité se rejoignent pour un festival anthropologique de cinéma poignant, à la Fellini. Il réussit même, sublimité exquise, à se moquer du cinéma quand un fou rire secoue les acteurs devant un metteur en scène colérique qui ne veut pas voir la poutre dans son oeil. Film long, qui n’épuise pas les éloges, tant la curiosité éveille chaque scène. J’en pourrais dire dix pages, et je ne mets que cinq éoiles à ce film, qui en mériterait mille.

  4. J’avais adoré As Bestas. Mais bien que ce film ait l’air très bien, je boycotte Bardem.
    Qu’il reste avec son torchon autour du coup.
    Rien que son interview sur la masculinité toxique est à vomir. Il n’en rate pas une pour placer sa haine d’Israël, de Netanyahou et Trump.

    • Tant pis pour l’islamogauchiste de Bardem et celui de Marina Fois.
      On est au cinéma et ob nous montre un bon film et de bon acteurs.
      On se charge du reste hors des plateaux de tournage !

  5. Je n’avais jamais entendu que le cinéma avait vocation à réparer les acteurs et réalisateurs et à révolutionner leur nature.

    Le cinéma a probablement plus d’influence sur le spectateur. Il peut réparer des malentendus, mais aussi en créer. Il peut peut être révolutionner la société, mais qu’est ce qui peut « révolutionner la nature humaine »?

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