Editoriaux - Politique - 5 novembre 2019

Parce qu’on a trop peur de la force hostile et délétère de ceux qui violent la loi

On entend assez souvent, dans les débats politiques et médiatiques, des intervenants proposer, comme solution à tous les problèmes brûlants de notre société et de notre République, l’application rigoureuse des lois.

En général, ils sont approuvés sur le principe mais, évidemment, les réalistes, les pessimistes lucides leur rétorquent qu’en pratique, ce n’est pas le cas. Et ils ont raison.

Qui peut croire, par exemple, à l’infinie répétition des promesses non tenues, par exemple l’engagement du président de la République d’aboutir à 100 % de reconduites à la frontière alors que nous en sommes à 10 % ? Les prédécesseurs d’Emmanuel Macron, de droite ou de gauche, nous ont donné les mêmes espérances avant que la quotidienneté du pouvoir ne les réduise à néant.

Pourquoi la loi n’est-elle pas appliquée en France ? Je ne fais pas référence aux diverses interprétations, dures ou indulgentes, de nos prescriptions mais au fait qu’en elles-mêmes, dans les domaines les plus sensibles de notre démocratie, elles restent lettre morte.

Quelqu’un a-t-il déjà vu verbaliser le port d’un voile intégral qui, pourtant, est interdit ?

Pas seulement dans des cités inflammables où le trafic de drogue prospère, où la police subit le pire quand elle ose – ce qui serait son devoir – s’y rendre et où une jeune femme qui s’aventurerait non voilée serait immédiatement menacée et contrainte d’épouser l’apparence musulmane prétendue obligatoire. Je n’ose imaginer ce qui adviendrait si, conformément à la loi de la République, les forces de l’ordre assumaient leurs obligations.

Nous aurions immédiatement des résistances, des violences, une émeute, la compassion médiatique et la démagogie politique. Le feu, quoi ! Et la cause serait entendue ! L’anomalie resterait la normalité et les cités de non-droit des autarcies transgressives. L’État se cacherait sous la table démocratique, préférant toujours, pour ces zones en sécession, le confort lâche de l’abstention à la manifestation d’une autorité exemplaire mais difficile.

Mais aussi dans des quartiers plus paisibles où le voile intégral est plus rare, telle une choquante exception, aucune interpellation.

On ne peut pas, non plus, éluder la particularité du tempérament français qui perçoit la loi comme une menace quand l’humus anglo-saxon l’appréhende telle une garantie. Sans doute cette conscience d’un ressentiment, voire d’une indifférence à l’égard des décrets impératifs, n’est-elle pas pour rien dans la volonté défaillante de tous les pouvoirs à mettre en œuvre leur application ?

Il y a, par ailleurs, une disposition perverse de la vie politique, sous toutes les latitudes, à considérer que le vote d’une loi constitue une action. Comme si on avait donné au peuple une nourriture à laquelle, au demeurant, il n’aspire pas – sauf, évidemment, quand il s’agit de complaire aux multiples revendications catégorielles qui le fracturent.

Aujourd’hui, la contestation sociale semble être devenue à elle-même sa propre finalité. La loi est projetée dans l’espace démocratique et on entend le pouvoir se dire, en quelque sorte : bon débarras, l’essentiel est accompli, pour son application, après moi le déluge !

Il y a là comme un culte de la prescription générale dont on pressent, au moment même où on l’édicte, les difficultés à l’inscrire dans le quotidien.

Ce qui représente, au fil des années, l’obstacle le plus profond pour une application rigoureuse de toutes les lois tient au fait que l’éclatement intellectuel, social et politique de notre pays ne crée plus de consensus, de terreau favorable à l’élaboration d’une loi accueillie alors comme une évidence dont la nation aurait besoin. Par exemple, la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux dans les écoles publiques, à l’initiative de Jacques Chirac, a été ressentie comme un soulagement. Personne ne niait alors sa nécessité.

Derrière ces raisons multiples susceptibles d’expliquer pourquoi la loi n’est pas appliquée, ou si peu pour les lois difficiles qui sont souvent les plus fondamentales pour la paix publique et l’unité du pays, il y a ce vice capital de notre République, qui gangrène l’ensemble des fonctions et des activités de la France : régaliennes, judiciaires, universitaires, culturelles et médiatiques, pour n’évoquer que celles dont le délitement surprend ou indigne l’opinion publique.

On a compris que je fais allusion au manque de courage qui, à la fois, est en déperdition sur le plan intime, dans les personnalités, et conduit à ne jamais oser assumer les conséquences des valeurs et des principes qu’on revendique pourtant comme légitimes.

Revenons à mon point central. Le port du voile intégral est interdit. Mais cela demeure formel et fait vaciller la confiance en un pouvoir qui nous conseille de ne pas nous inquiéter mais laisse nos angoisses s’amplifier.

Parce qu’on a trop peur de la force hostile et délétère de ceux qui violent la loi.

Et que nous sommes gouvernés par des faibles et des inconséquents.

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