Il m’est arrivé de débattre avec Olivier Duhamel. Je l’ai aussi beaucoup entendu dans les . Je n’ai jamais douté de sa position éminente dans certains lieux de pouvoir et de son influence auprès de beaucoup de décideurs, voire de son aura mondaine. Est-il besoin de rappeler Sciences Po et, sur un autre registre, Le Siècle ?

À chaque fois que j’ai eu l’occasion, directement ou indirectement, de mesurer ce qu’il était, son intelligence, son savoir, son assurance voire parfois son arrogance (si sûr d’être supérieur !) étaient incontestables et souvent la pertinence de ses propos (où la n’était plus un obstacle à l’adhésion) indiscutable.

Il est hors de question que je me permette d’examiner le fond de cette affaire complexe, douloureuse et sur un si long cours. Une enquête a été ordonnée par le parquet de Paris à la suite de la publication du livre écrit par Camille Kouchner, La familia grande, et du remarquable article fouillé du Monde écrit par Ariane Chemin, que ses explications médiatiques ultérieures ont bien complété.

Pour ma part, je m’en tiendrai plutôt à une perception de la périphérie de cet univers au sein duquel il paraît que tout « savait ». Mais quoi ? Et ensuite, que faire ? Ce sont les questions que j’ai envie de me poser grâce à ce billet. Comme si je m’examinais moi-même.
J’ose espérer que l’impact intense, immédiat, politique et médiatique de ce récit de Camille Kouchner – il ne m’a pas plu autant que d’autres, par exemple celui de Vanessa Springora – n’est pas dû au fait que son auteur est l’épouse du président du directoire du Monde, comme ce quotidien a eu l’honnêteté de le mentionner.

Sans préjuger, la révélation sur les ombres d’Olivier Duhamel, dont lui-même a tiré sur-le-champ les conséquences, m’a évidemment stupéfié. Cette déflagration l’a conduit d’emblée à anticiper sa mort sociale, universitaire, politique. Il y a du courage dans cette précipitation.

Pour parler net, j’ai éprouvé davantage d’indignation envers l’entourage de ; à cause de ses Journaux, tous publiés et souvent admirés, où il se flattait ostensiblement de sa criminalité et pour lesquels il était ensuite fêté malgré – ou à cause de ? – cela. J’ai trouvé dérisoires les mises en cause des coupables de cette indécence, des responsables de cette odieuse complaisance qui, au prétexte littéraire, validaient l’ignoble.

Rien n’a changé, d’ailleurs, puisque ceux qui l’avaient encensé et, d’une certaine manière, légitimé n’ont pas subi d’opprobre. Le prix Renaudot, si on excepte le départ de Jérôme Garcin, est demeuré fidèle à sa composition initiale qui a permis de primer Matzneff, grâce à un complice de ses turpitudes, assumé et connu, en son sein.

Pour Olivier Duhamel, il paraît que « tous savaient ».

Mais quoi ?

On a décrit suffisamment le snobisme élégant, provocateur, libertin, débridé, sans retenue sexuelle, ne préservant rien même pas l’enfance (photographies d’enfants nus dans une sorte de consentement généralisé et d’enthousiasme festif) pour ne pas tomber de saisissement face à l’atmosphère qui régnait à Sanary, quand un monde se réunissait et qu’homogène dans ses appétences et sa permissivité, il battait son plein. Je n’aurais pas voulu vivre dans un tel et on pouvait, d’ailleurs, s’en retirer. Luc Ferry y est allé une fois mais n’y est jamais retourné. Toutefois, même au pire de son expression, quand on y restait, on ne devenait pas forcément complice d’intolérables transgressions, d’infractions pénales.

Acceptons l’idée que ce que tout le monde savait, ce qui n’est pas sûr du tout avant 2011, la période du classement sans suite après l’audition de « Victor » Kouchner, qui n’a pas voulu déposer plainte. Cette audition a été effectuée après l’enquête sur la mort de Marie-France Pisier – qui a eu, tout au long, un comportement impeccable – et la découverte de cette affaire par la police en inspectant l’ordinateur de la comédienne.

Et après, évidemment, qu’y avait-il à faire ?

Je suppose que les jumeaux Camille et Victor ne criaient pas sur les toits, la première ce qu’elle savait, le second ce qu’il avait subi. Certains qui auraient pu deviner que le lien d’Olivier Duhamel avec son épouse (qui l’aimait, l’admirait et le protégeait) et ses beaux-enfants (qui, sous emprise, l’aimaient, l’admiraient et le protégeaient) occultait un comportement incestueux, auraient-ils dû, toutes affaires cessantes, se rendre à la police ou dénoncer les faits au procureur ?

Facile à dire dans la pureté des principes, mais dur à trancher. Au moment d’un tel choix, d’un arbitrage aussi lourd de sens à opérer, on trouve aisément des motifs d’abstention : le refus obstiné de porter plainte de Victor, un classement sans suite en 2011, et puis cela ne peut pas être vrai de la part d’une personnalité comme celle d’Olivier Duhamel, et la paix des familles, cela compte !

Frédéric Mion a été un artiste dans cette rhétorique : pour lui, rester est courageux. Comme on est indulgent avec soi !

Même pour le père de Victor, à l’égard duquel je serais enclin à moins de compréhension, j’accepterais d’entendre sa justification. Tout est si simple en l’occurrence avant d’avoir à décider si, concrètement, on doit être un citoyen exemplaire ou un père, une épouse, un ami, fiables et fidèles. Qu’on se plonge une seconde dans ce tragique embarras, on admettra que savoir et se taire ne fera pas de vous forcément un humain indigne.

J’aime que des êtres aient racheté tous les autres. J’ai déjà évoqué Marie-France Pisier. Je songe aussi à Patrick Rotman qui, dès qu’il a eu vent de l’inadmissible, a coupé court à toute relation avec l’univers d’Olivier Duhamel.

Je voudrais, pour finir, aller plus loin. J’ai commencé par Matzneff et le procès d’une passion de la littérature excusant toutes les ignominies.

Certes, ce n’est pas du tout sur le même registre, mais j’ai le droit de m’interroger sur cette appétence pour le pluralisme contingent, le trouble, l’équivoque, l’atypique, la dilection pour le sulfureux et l’interdit, la dénaturation de l’enfance, la haine des normes (déconnectés du choix libre, par chacun, de ses orientations sexuelles) qui conduit, par exemple, toujours au nom de la littérature et d’une vie se voulant offense à l’infinie bêtise prétendue des équilibres, à un portrait dithyrambique d’Hervé Guibert (M le Magazine du Monde).

Si on relie tout, ce que la loi interdit, ce que le progressisme libéré suscite, ce que la modernité porte aux nues, il y a un dénominateur commun : rien ne doit être net, limpide, transparent, d’une belle normalité, sans équivoque affectée.

Notre monde est incapable de comprendre que les seules ombres positives ne sont pas celles qui ostensiblement s’affichent mais celles qui enrichissent les fors intérieurs.

10 janvier 2021

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