Les éditos des humoristes – quand ils sont bons… – sont souvent comme les dessins des caricaturistes : un résumé cinglant de l’actualité, une vision fulgurante sur le grotesque des choses, le miroir grossissant des mensonges. Bref, ils mettent le doigt juste là où ça fait mal.

Lundi matin, sur RTL, Laurent Gerra terminait ainsi sa chronique du jour en contrefaisant la voix de Gérard Depardieu. Voici ce qu’il tonitruait : « Édouard Philippe a dit qu’il voulait “une nouvelle cathédrale adaptée aux enjeux de notre époque”. Si c’est pour remplacer la flèche par un clitoris géant dessiné par Jeff Koons, repeindre les vitraux aux couleurs de l’arc-en-ciel, ajouter des gargouilles transgenres et rebaptiser Notre Dame “Notre Messieurs-Dames“, je préfère encore qu’y touchent à rien ! »

On rit. Jaune. On repense aux tulipes du Koons en question suspendues au-dessus de l’esplanade du Trocadéro comme l’épée sur nos têtes ; on repense au « Vagin de la reine » d’Anish Kapoor, dans le parc de Versailles ; on repense au homard de tôle rouge dans les salons royaux, au plug anal en guise de sapin de Noël, place Vendôme… Encore toutes ces œuvres furent-elles provisoires, mais imaginez qu’on veuille, en effet, coiffer Notre-Dame au mauvais goût du jour ? Avec un cœur battant et clignotant, peut-être (Joana Vasconcelos, porte de Clignancourt), à moins qu’on ne pose sur le toit de la cathédrale un nuage tel le « Transit Cloud » de Gregor Kregar, à Auckland, organe viril et attributs y afférents…

On s’inquiète peut-être pour rien et l’on nous rappelle les polémiques qui ont agité le pays autour des colonnes de Buren ou de la pyramide du Louvre. Les scandales d’hier font les monuments de demain, mais si la pyramide a emporté l’adhésion par son efficacité (c’est l’entrée du musée), on ne sache pas que les colonnes en pyjama rayé emportent l’enthousiasme.

Il n’empêche, les professionnels du patrimoine sont inquiets. Inquiets des annonces du Président et de son Premier ministre, soit « reconstruire » la cathédrale, « plus belle encore », cela dans un délai de cinq ans, et inscrire cette reconstruction dans un geste « de notre époque ». Inquiets, surtout, du projet de loi d’exception, adopté en Conseil des ministres, qui autorise l’établissement public créé pour mener à bien cette reconstruction à « s’affranchir des règles de protection du patrimoine ». Et là, ça clignote : ATTENTION DANGER !

Voilà pourquoi 1.170 conservateurs, architectes, professeurs du monde entier ont signé une tribune, publiée dans Le Figaro, pour appeler « à la prudence et au sens des responsabilités ».

Ils rappellent d’abord la position toute particulière de Notre-Dame de Paris, un monument qui « n’est pas seulement celui des catholiques, des Parisiens, des Français ou même des Européens, mais un de ces édifices que le génie de ses bâtisseurs successifs a légués à l’humanité ». Surtout « l’un des monuments autour desquels, pendant près de deux siècles, se sont constituées la protection et la déontologie françaises et mondiales des ».

C’est aussi « par la présence, en leur cœur, de Notre-Dame et sur l’existence d’une perspective qui s’était constituée entre le Moyen Âge et le début du XXe siècle, protégée en tant que telle » que la France a obtenu l’inscription des rives de la Seine au patrimoine mondial de l’UNESCO. Or, c’est une évidence, « une telle protection ne saurait exister sans une déontologie qui s’impose à tous ceux qui œuvrent à l’entretien, à la conservation et à la restauration de ces monuments ».

Hélas, le risque, on ne le sait que trop, réside dans l’impossibilité de faire coïncider le temps politique – de plus en plus court – et celui de la reconstruction – nécessairement long.

Il est, surtout, dans l’irrépressible désir des politiques de laisser leur nom dans la pierre comme un chien lève la patte au coin de la rue pour marquer son territoire.

À lire aussi

Pauvre écologie, représentée par des guignols !

Le concours Lépine des « idées à la con », comme dit Mme Saporta-Jadot… …