Les nations dans tous leurs États

Lorsque le Kosovo, qui n’a jamais été un État, proclama son indépendance le 17 février 2008, la France de Nicolas Sarkozy, en bonne suiveuse, s’empressa dès le lendemain de reconnaître cette province sécessionniste de la République de Serbie, quelques petites minutes après les États-Unis et juste avant (ouf !)… le Costa Rica ! Le royaume d’Espagne se garda bien d’un tel geste et, jusqu’à ce jour, s’est tenu à cette position diplomatique.

Et on le comprend mieux aujourd’hui lorsqu’on voit ce qui se passe en Catalogne. À cette heure, nul ne sait comment la situation peut évoluer, mais la politique de la provocation conduite par le gouvernement de la province autonome semble porter ses fruits : si les résultats du référendum sont incertains et constitutionnellement nuls, il n’empêche que la bataille médiatique internationale est d’ores et déjà gagnée.

De nombreux États européens connaissent des mouvements autonomistes, voire indépendantistes. Évidemment, les situations historiques, politiques, économiques, sociales et culturelles sont très diverses d’un pays à l’autre. On notera tout de même qu’à l’exception de la Corse, ces revendications au sein des pays de l’Union européenne ont en commun d’émaner de régions plutôt riches sur le plan économique. Voyez la Catalogne, l’Écosse, la Flandre belge, l’Italie du Nord…

Mais certains ne manqueront pas de voir dans ce qui se passe en Catalogne comme une sorte de prémisses d’un « printemps des régions », une répétition à échelle régionale de ces révolutions des peuples que connut l’Europe en 1848. Pour l’instant, les responsables européens sont prudents. Emmanuel Macron, notamment, refuse de s’ingérer dans les “affaires domestiques espagnoles”. Dimanche, Bruno Le Maire résumait parfaitement la position française : “Que dirait-on si un gouvernement espagnol venait à s’exprimer sur la situation de la France, sur la manière dont nous gérons nos problèmes d’ordre public ?”

Très bien. Mais à bien y réfléchir, ne joue-t-on pas avec le feu depuis des décennies au sein de l’Union européenne ? En France, par exemple, on a voulu fabriquer de grandes régions pour faire, soi-disant, des économies, mais aussi afin d’avoir des entités à taille européenne qui puissent rivaliser avec les régions, provinces ou Länder de nos voisins. La région Auvergne-Rhône-Alpes doit faire jeu égal avec le Piémont ou la Lombardie, la région Grand Est avec le Bade-Wurtemberg et l’Occitanie avec… la Catalogne.

L’on s’est appliqué, année après année, à leur donner une visibilité toujours plus grande, au point que leurs présidents s’affichent désormais comme de véritables petits chefs d’État ou chefs de petits États – d’aucuns diront de grands féodaux. L’Europe des régions, quoi ! Pompidou disait à ce sujet : “Il y a déjà eu l’Europe des régions ; ça s’appelait le Moyen Âge !” Certains présidents se piquent même d’avoir leur politique internationale, certes dans une logique de VRP, conforme à leurs attributions, c’est-à-dire le développement économique. Il n’empêche, c’est l’image qui compte. On se souvient de Christian Estrosi, lorsqu’il était encore président de PACA, qui jouait au chef d’État en rencontrant le Premier ministre israélien ou de Xavier Bertrand qui se voyait déjà discuter avec le Royaume-Uni du problème des migrants…

Mais cette mise en avant des régions va bien au-delà du symbole. Les États de l’Union européenne contribuent au budget commun et, en retour, Bruxelles accorde des subventions aux régions, ces fameux fonds européens de développement régional et fonds structurels européens (FEDER et FSE). Au passage, la France y laisse quelques milliards. Notons, du reste, que pour 2018, comme l’a dénoncé la semaine dernière Jean Messiha, la France prévoit de passer sa contribution à l’Union de 18,7 milliards à 20,2 milliards d’euros et, en 2019, à 23,3 milliards, soit une augmentation de près de 25 % en deux ans…

Alors, on comprend que les grands féodaux aillent mendier leurs subsides tout autant chez l’empereur que chez le roi. Jusqu’au jour où ils n’iront plus que chez l’empereur… D’autant que notre petit roi de Paris n’envisage plus qu’un seul souverain : l’Union européenne.

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