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Editoriaux - International - Tribune - 26 février 2020

Mort d’Hosni Moubarak et syndrome du malaise arabe

On l’appelait le raïs, mais il n’en était pas un, sachant que sans l’aide financière américaine, l’État égyptien aurait été en dépôt de bilan permanent. Certes, l’Égypte est un grand pays, mais seulement en termes de démographie. En matière culturelle, ce fut un géant, cœur intellectuel et artistique du monde arabe ; mais en termes politiques, un nain. La preuve en est que, depuis 1974 et la guerre du Kippour, l’Égypte n’a cessé de s’aligner sur la politique israélienne, obéissant en cela aux diktats américains.

Après Gamal Abdel Nasser et Anouar el-Sadate, ses deux prédécesseurs, se chargea donc d’accompagner la longue descente aux enfers du pays des pharaons. D’ailleurs, quand on évoque le monde arabe, il serait plus juste de parler de sphère arabophone. Les Arabes, ce sont les habitants de l’actuelle Arabie saoudite. Les autres ? Des enfants de Phéniciens, de Berbères, de Carthaginois, de Grecs, de Francs, de Romains. Des Orientaux, oui. Des Arabes stricto sensu, non.

D’ailleurs, le débat fait rage, aujourd’hui, en Algérie, là où l’héritage arabe fait plus figure de fardeau que de flambeau et où l’identité kabyle commence à reprendre du poil de la bête. De leurs côtés, les Égyptiens, forts de leur passé multimillénaire et anté-musulman, eux aussi s’interrogent : parler arabe, est-ce être arabe ?

Hosni Moubarak, donc, est mort déchu, en même temps qu’une autre déchéance : celle des rêves d’émancipation du monde oriental, il y a maintenant un siècle. Résumons. Lors d’un XIXe siècle finissant, alors que la tutelle ottomane commence à fléchir, avant de s’effondrer au lendemain de la Première Guerre mondiale, naît en Égypte ce que l’on va appeler la « Nahda », soit la « renaissance ». Il s’agit d’à nouveau penser le monde tout en tenant compte du décrochage de la civilisation musulmane vis-à-vis de son homologue chrétien et occidental. Trois options commencent à voir le jour.

La première, le nationalisme arabe et laïc, qui sera bientôt théorisé par l’intellectuel chrétien Michel Aflak, l’un des fondateurs du parti Baas. Ce socialisme laïc et panarabe sera toujours perçu comme un concept d’importation européenne. Son échec est aujourd’hui patent, surtout depuis les « printemps arabes ».

La seconde, le salafisme. C’est-à-dire revenir à la « sagesse » ancestrale des « salafs », les « ancêtres », premiers compagnons du prophète. Cette naïveté touchante serait restée lettre morte sans la manne pétrolière des Saoudiens ayant permis de donner corps à cette utopie devenue mortifère.

La troisième, les Frères musulmans. Ou de l’art d’articuler tradition et modernité. Mais ces trotskistes de l’islam, condamnés à une perpétuelle errance, un jour accueillis dans tel ou tel pays avant d’en être chassés, peinent à s’installer en politique. L’un des leurs, Mohamed Morsi, a été élu président égyptien avant de se retrouver en prison. Un autre, Ismaël Haniyeh, est toujours Premier ministre de la bande de Gaza, mais dans les conditions précaires qu’on sait. D’ailleurs, un débat interne n’en finit plus d’agiter cette confrérie : l’islam est-il un projet politique en soi ? Selon nos sources, les sceptiques seraient de plus en plus majoritaires sur la question.

Hosni Moubarak incarnait, lui, une quatrième voie assez bien dépeinte par l’orientaliste Jean-Pierre Filiu dans son passionnant essai, Généraux, gangsters et jihadistes, dans lequel il explique comment janissaires et mamelouks ont pris le contrôle de ce qui demeurait du califat ottoman. Hosni Moubarak aurait été de cette clique. Celle des reîtres roués, corrompus au-delà de l’imaginable, toujours prêts à brandir la menace d’un terrorisme islamiste tout en s’en prétendant les ultimes remparts, contre dollars sonnants et trébuchants, quitte à promouvoir, un jour, les terroristes en question et, l’autre, les emprisonner.

Ce sont encore les mêmes qui ont étouffé toute velléité de liberté intellectuelle en leurs propres pays. Hosni Moubarak en était : impitoyable avec son peuple et servile vis-à-vis de ses puissants parrains. Ce 26 février 2020, Israël et les USA ont perdu l’un des leurs.

Condoléances.

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