Ayant écouté le long et passionnant entretien du procureur général près la Cour de cassation avec Darius Rochebin, je m’étais promis de dire ce que je pensais de cette personnalité remarquable et appréciée mais je ne savais pas comment faire.

Le hasard de l’actualité m’a servi puisque, dans Le Monde, le procureur général Molins et l’un de ses prédécesseurs à ce poste, Jean-Louis Nadal, ont publié une tribune : « Il est urgent de garantir l’indépendance statutaire des magistrats du parquet. »

Je pourrais m’amuser de ce concert intellectuel entre deux personnes très différentes l’une de l’autre, pour qui les connaît un peu. François Molins, sa mesure, sa modestie et son sens du collectif. Jean-Louis Nadal, sa brillante souplesse politique mais dont je n’oublie pas que, lors de sa dernière année à la Cour de cassation, il a sauvé l’honneur de la magistrature dans les suites de l’affaire Bettencourt.

Les trouver réunis sur ce thème pourrait à la fois montrer son importance ou démontrer qu’en réalité, il n’est pas aussi fondamental qu’ils le prétendent.

D’abord le parquet a-t-il seulement pour vocation d’être « gardien de la liberté individuelle » sans avoir aussi à assumer ce rôle capital de pacificateur d’une société, à sauvegarder la tranquillité publique et à protéger les citoyens ? Avec cette dernière conception qui est infiniment noble, le magistrat du parquet deviendrait en effet « une sorte d’avocat » mais, selon les auteurs qui le regretteraient, « non plus de l’ordre public mais des pouvoirs publics ».

Je perçois mal ce qu’une telle extension aurait de honteux et je me demande même si, au contraire, elle ne pourrait pas ajouter à la légitimité du ministère public.

J’ai bien conscience que cette tribune sera largement approuvée par le corps judiciaire qui s’obnubile sur les statuts sans percevoir qu’ils n’apporteront rien de décisif si les tempéraments et les indépendances personnelles ne les vivifient pas. Le bon magistrat le demeurera même sans une structure adéquate. Le mauvais le demeurera même avec une structure idéale si elle existe.

Certes, François Molins et Jean-Louis Nadal n’omettent pas l’exigence d’avoir à se défier de soi, de ses préjugés et de ses partialités, mais ils ne placent pas ce devoir au premier plan et, à l’évidence, font plus confiance à des structures dont ils souhaitent la modification dans un sens qui donnerait encore plus de pouvoir au Conseil supérieur de la magistrature. Je demeure réticent face à cette certitude que le salut résulterait de ces instances ministérielles et peu ou prou corporatistes. Parce que le conformisme administratif, les choix partisans, les préférences douteuses, fondés sur aucun critère objectif, continueraient à prospérer. Je suis convaincu que même avec l’indépendance statutaire que les auteurs souhaitent voir élargie, une zone trouble, inspirée par des subjectivités, des jalousies, des hostilités et des dépendances, continuerait à sévir et à gangrener l’idéal d’une parfaite équité judiciaire.

Demain le pouvoir, quel qu’il soit, continuera à ne pas résister à la tentation commode de promouvoir des complaisants plus que des intelligents, des présumés soumis plus que de vrais libres alors qu’un monde hiérarchique, paradoxalement, serait mieux servi par les seconds que par les premiers.

Je ne suis pas non plus enthousiaste face à la lucidité professionnelle d’un CSM, tant cette lucidité me paraît trop souvent minée par des considérations qui tiennent moins à l’objectivation des talents, des mérites et des natures qu’à des opportunités plus floues, moins incontestables.

Derrière cette tribune aux ambitions si élevées, je ressens surtout l’envie de se projeter dans d’improbables métamorphoses conceptuelles et institutionnelles, non pas tant par plaisir que pour fabriquer un horizon à un présent trop lourd et stressant, pour concevoir un futur distrayant de l’immense urgence de la réalité. Se pencher sur demain détourne des pratiques de l’instant et j’ai bien conscience de choquer en affirmant que même avec l’excellence théorique d’un statut, la magistrature ne serait pas meilleure ou pire qu’aujourd’hui.

Cette réforme, si elle aboutissait jamais, rendrait-elle les procureurs, les parquets plus performants pour accomplir ce que la France attend d’eux ? Je ne le crois pas.

Dans la magistrature comme ailleurs, il n’est de richesse que d’hommes et de femmes. Dans leur courage, leur singularité, leur volonté de se camper dans l’espace de la Justice de telle manière que naturellement ils seraient respectés. Parce qu’ils donneraient infiniment à la société et que celle-ci, alors, les ferait remonter radicalement dans son estime.

Je vais offenser le procureur général Molins. Mais celui-ci, à n’importe quel poste – je ne l’ai pas admis tout de suite, d’ailleurs -, aurait suscité l’adhésion et la confiance. Aucun des sentiments négatifs qui accablent, par méconnaissance ou mauvaise foi, trop souvent les magistrats du parquet.

Pourquoi ?

Parce que le justiciable, le citoyen ne peut qu’être rassuré parce que devant lui, quoi qu’il se passe et se décide, il a eu, il a un honnête homme.

Parce que statut ou non, il a, il est un caractère.

Le reste est foutaise.

Extrait de : Justice au Singulier

7 septembre 2020

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