Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, est un vieux routier de la diplomatie, excellemment formé à l’école soviétique du jeu d’échecs politique. Il l’a prouvé en humiliant le Catalan Josep Borrell, chef de la diplomatie de l’Union européenne, venu jouer à Moscou les bons apôtres droit-de-l’hommistes, le 5 février dernier, et apprenant, par réseaux sociaux interposés, l’expulsion de trois diplomates européens pour immixtion dans les affaires intérieures d’un État souverain : autrement dit, pour avoir participé à des manifestations de soutien à l’opposant équivoque Alexeï Navalny.

Devant de nouvelles menaces de l’Union européenne dont il a pu observer la faiblesse et la désunion dès le retour de Borrell à Strasbourg, « salement amoché » par l’ours russe, Sergueï Lavrov a sorti les griffes, estimant que de nouvelles sanctions contre son pays entraîneraient la fin des relations entre et Union européenne. « Si vous voulez la paix, alors préparez-vous à la guerre », a-t-il déclaré, ce 12 février.

La guerre ! Une affaire de géants. Rappelons-nous la retraite de Russie (1812), magnifiée par Hugo : « Il neigeait. Les blessés s’abritaient/Dans le ventre des chevaux morts […] Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse/Pour cette immense armée un immense linceul. Et chacun se sentant mourir, on était seul » (Expiation).

Poésie et cœur nostalgique. Aussi un peu de l’âme russe. Car ce samedi 13 février, année du bicentenaire de la mort de Napoléon, sous la neige et par -15 °C, les restes de 126 soldats, russes et français, tombés lors des combats du terrible repli ont été inhumés, ensemble, près du champ de bataille de Viazma où, le 3 novembre 1812, la cavalerie du général Miloradovitch disloqua les restes de la Grande Armée. Réparties en huit cercueils recouverts des drapeaux tricolores des deux pays, les 126 dépouilles ont été mises en terre, après la salve de canon, sous les chants orthodoxes, en présence d’une centaine de figurants en costume d’époque, d’officiels russes et français, mais aussi de descendants des géants d’Hugo, dont le prince Joachim Murat, issu du héros-cavalier qui, en 1812, échangea avec Miloradovitch son manteau. En signe d’estime militaire.

Un rare moment d’unité franco-russe, à l’heure où le Président Macron fait, à contretemps, de « l’affaire Navalny » un cheval – boiteux – de ses batailles diplomatiques contre Poutine. Une petite victoire, aussi, pour le franc-tireur Pierre Malinowski, président de la Fondation pour le développement des initiatives historiques franco-russes (фонд развития русско-французских исторических инициатив), à l’origine de l’événement ; puisque l’ambassade de France a participé aux cérémonies, contrairement à ce qui s’était passé pour les obsèques, presque similaires, de nos 155 morts de la guerre de Crimée, en novembre dernier. Puissance des symboles !

S’inclinant sur les dépouilles, le prince Murat a déclaré : « Que votre paix soit aussi celle de nos peuples, que votre fraternité soit aussi celle de nos Nations. » La mort et le temps réconcilieraient-ils tout le monde, selon les propres mots de Ioulia Khitrovo, descendante du feld-maréchal Koutouzov ?

Si l’humiliation subie par Josep Borrell à Moscou rappelle à quel point le Kremlin tient l’Union européenne et les représentants de ses institutions pour quantité négligeable, l’hommage aux héros morts en 1812 rappelle aussi que la Russie n’oublie pas les symboles. Pour unir les peuples d’Europe, il faut aussi avoir de la mémoire et tirer les leçons de l’Histoire. Pour les Russes, elle a toujours un sens. Les peuples oublieux auront les larmes et l’expiation !

14 février 2021

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