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L’idée nationale apparut sous la forme élémentaire de la cité grecque, « la “polis”, [qui] est une communauté de citoyens entièrement indépendante, souveraine sur les citoyens qui la composent, cimentée par des cultes et régie par des “nomoi” [lois] » (André Aymard, Histoire générale des civilisations). Les phénomènes impériaux en Grèce, à Rome, en Germanie, en Autriche, en Turquie, et les royaumes d’Occident nivelèrent les nations par la conquête guerrière initiale, puis par une construction politico-religieuse, féodale. Alors survint Jean-Jacques Rousseau qui, frisant le lèse-majesté, proposa l’idée que le « souverain », c’est le peuple, lié à lui-même par un « contrat social ». L’idée fut magistralement exprimée dans la Déclaration des droits de 1789 : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. »

En 1882, Renan, répondant à Fichte, exaltait la conception française de la nation, si différente, dont la France avait tant besoin après le désastre de 1870. Mais les deux pages – inspirées – où Renan définit cette conception sont restées longtemps solitaires, mais aussi la référence de la philosophie politique française. Marcel Mauss, entre les deux guerres, tenta – le besoin sociologique étant, là aussi, intense – de dresser une fresque de la théorie de la nation, mais il échoua, dans la douleur.

En novembre 2020, un professeur d’histoire, Pascal Ory, nous propose une Histoire mondiale du concept de nation. M. Ory pose de bonnes questions mais y répond de façon contournée : la nation ne serait qu’une fiction, une fiction utile certes, mais fiction tout de même. Le biais emprunté par l’auteur est souvent flou mais la phrase « L’imaginaire [de la nation] touche à l’essentiel […] une rencontre entre l’identité et la souveraineté » (quatrième de couverture) intéresse. Le projet intellectuel de M. Ory hésite quant au choix de l’angle de vue : philosophie politique ? Science politique ? Histoire internationale ? Les intitulés des paragraphes n’aident pas à se faire une opinion en raison de l’abus d’un vocabulaire qui cherche l’originalité (si ce n’est l’étrangeté). L’indécision globale sur la nature et l’utilité de l’idée de nation transparaît sous cette forme, très datée, qui la masque mal. De plus, le plan de l’ouvrage ne permet pas de déceler aisément la démarche. Le livre se conclut sur des hypothèses possibles ou plausibles, tout en restant évasif sur celle qu’il retient. Le dubitatisme chronique a sa limite scientifique : il faut émettre une opinion à la fin d’un raisonnement (de 430 pages).

La bibliographie de M. Ory n’évoque pas les grands penseurs qui ont écrit sur la nation : Rousseau, Stuart Mill, Michelet, List, Durkheim, Jaurès, Bainville, Benda, Mauss, Morin, Taguieff, Debray, Schnapper et bien d’autres encore, qui ne sont pas cités, pèsent sur l’ouvrage. Même Renan n’y est pas mentionné. Mais, comme sont cités, par ailleurs, Detienne, Noiriel, Nora, Herder, Hobsbawm, Moynihan, Nicolet, Thiesse, naît inévitablement un soupçon d’affinités idéologiques, faussant l’exposé.

Le plan du travail, flou (une mode en vogue, il y a une cinquantaine d’années), ne permet pas à l’auteur de maîtriser son difficile sujet. Le principal intérêt du livre réside avant tout dans les passages où est dépeint un panorama vaste et documenté des péripéties du concept de nation dans divers pays, de la au Rwanda, de la Russie à la Suisse, à la Palestine, les États-Unis. Néanmoins, un ouvrage collectif antérieur, publié à la Sorbonne (d’où vient M. Ory), empruntant lui aussi à Renan le même titre, n’est pas d’avantage cité alors que des spécialistes du sujet y montraient les cheminements historiques de l’idée de nation en France, au Royaume-Uni, en Europe centrale, en Russie, en Espagne…

Il n’est pas agréable de porter un jugement sur un collègue. Mais c’est pourtant ici un double impératif, pour qui a étudié le concept de nation et pour le critique littéraire. Le livre de M. Ory, sous une rhétorique fleurie et parfois nébuleuse, manque cruellement de ligne directrice claire et, tout en affectant un détachement sinon une sympathie évasive pour la question de la nation, il s’affranchit des canons de la méthode scientifique en ne citant que les auteurs – fussent-ils de peu de talent – qui lui conviennent en occultant les opinions de ceux – même incontournables – qui dérangeraient sa démarche. Il en résulte une impasse scientifique. Le lecteur est maintenu dans le doute : pas de réponse à la question-titre de l’ouvrage…

21 novembre 2020

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