[LIVRE] Les mystères et séductions du roux, « bien plus qu’une couleur »

Histoire sainte, mythologie, art, littérature… la rousseur est partout, même là où on ne l’attend pas.
J.-B. Greuze, Petit Garçon au gilet rouge, vers 1775. CC0 Paris Musées / Musée Cognacq-Jay, le goût du XVIIIe
J.-B. Greuze, Petit Garçon au gilet rouge, vers 1775. CC0 Paris Musées / Musée Cognacq-Jay, le goût du XVIIIe

Dans nos sociétés « inclusives », il est de bon ton de se présenter en victime de « discriminations ». Il en est d’inventées, de surjouées, mais aussi de réelles. Sans doute celle qui frappe les roux est-elle la seule indiscutable, de toute éternité. Les roux – garçons et filles, adultes, mais aussi les animaux ! – semblent marqués d’un signe mystérieux. Sa signification est double : malédiction, mais aussi symbole d’exception. Le livre de Karin Ueltschi, Histoire des roux et de la rousseur (Éditions Imago), se penche sur cette captivante rousseur – et c’est vertigineux.

Mots et coloris insaisissables

La couleur elle-même est insaisissable. Elle se décline en blond vénitien, jaune orangé, rouge orangé, roux, roux flamboyant, feu… Spectacle changeant et à la merci d’un rayon de soleil qui la modifie encore. Le « désespoir du peintre » est le surnom d’une plante, mais que dire d’une chevelure rousse qui pourrait bien rendre un peintre fou dans ses tentatives de la transcrire sur toile ? L’attrait l’a emporté sur la difficulté et l’histoire de l’art s’honore d’avoir donné à la couleur toute sa place. Toulouse-Lautrec, Greuze, Henner (qui s’en était fait une spécialité, comme les pré-raphaélites) et tant d'autres en ont peint des roux, et surtout des rousses.

Les mots ont la même impuissance à rendre les nuances d’une couleur à la fois bien tranchée et pourtant fuyante. Des adjectifs, des caractérisations, des équivalences tentent d’en rendre une nuance. Poil de carotte, fauve, il existe même maintenant, en coiffure, le « broux », à savoir le brun roux. Imaginez les affres du traducteur lorsqu’il doit transcrire un lexique compliqué dans une autre langue : « Ces nuances de sensibilité se trouvent intensifiées encore lorsqu’on passe d’une langue à une autre, écrit Karin Ueltschi, professeur de langue et de littérature du Moyen Âge, la dimension linguistique, elle-même fruit d’une culture, vient encore un peu plus brouiller nos fragiles certitudes. » Que ferons-nous, dictionnaire en main, des mots grecs pyrrhos et xanthos, et des mots latins rufus et ruber ?

Traître Judas, rusé goupil

Est-ce le caractère changeant de la couleur, instable à l’œil et aux mots, qui l’a fait très tôt associer à la traîtrise ? Qu’on en juge par Judas, dont les Évangiles ne précisent pas la couleur des cheveux mais réputé roux. Dans les mystères et dans les manuscrits, sa coiffure et sa barbe rousses sont ses signes distinctifs. Une teinte s’est même appelée « poil de Judas », selon le dictionnaire de Furetière (fin XVIIe). Mais, inversement, David aussi est roux, et sa descendance jusqu’au Christ, parfois Marie… Nous touchons du doigt toute l’ambivalence du roux dans les imaginaires : une perpétuelle oscillation entre sacré et maudit, entre sainteté et diablerie.

Forme atténuée de la traîtrise dont Judas porte la charge intégrale, la ruse est un autre attribut du roux. Mais contrairement à la traîtrise, la ruse peut-être positive. Ici, Renard est l’archétype. Il est « le traître roux » par excellence pour ses victimes, mais il possède surtout ce que l’ancien français nomme « l’engin », la ruse (latin ingenium, français moderne « génie »). Il s’attire de la sorte la sympathie du lecteur, qui n’est que témoin des bons tours qu’il joue au paysan du coin, au loup, au chat. « Le goupil est celui qui transgresse, celui qui tranche et qui ment », nous dit l’auteur – « tout en restant farceur ». En comparaison, un autre animal de la littérature médiévale, Fauvel (un cheval roux, donc) est, lui, tout à fait diabolique et n’attire en aucun cas la sympathie comme fait le goupil.

Le feu de la forge et de la passion

Fauvel est le précurseur de l’Antéchrist et,, à ce titre, sa couleur est liée aux Enfers et à leurs feux. Le substrat mythologique est labyrinthique. Le dieu forgeron grec Héphaïstos est roux, feu donc, mais aussi boiteux (parce qu’il marche comme danse la flamme de la forge ?). Or, la couleur est associée à la boiterie, mais aussi à la gaucherie, et aux nains et aux géants ! Le métal qu’il travaille nous renvoie encore à des teintes changeantes : fer qui rouille, reflets du bronze, lueurs de l’or…

Un autre feu couve : celui de la passion. La chevelure rousse de la femme est symbole de sensualité et de séduction. « La rousseur est suspecte parce qu’elle est dangereuse, et elle est dangereuse parce qu’elle est séduisante », explique Karin Ueltschi. Et ambivalente, toujours : Salomé est souvent peinte rousse, mais on ne sache pas qu’elle se soit repentie, contrairement à sainte Madeleine, souvent rousse, elle aussi.

Histoire sainte, mythologie, légendes, histoire, médecine, littérature – comment ne pas mentionner les héros Tintin et Fifi Brindacier –, la rousseur est partout, même là où on ne l’attend pas. Le livre de Karin Ueltschi en fait la démonstration maîtrisée et éclatante. La couleur, conclut-elle, « se fait sang, feu et or, d’où sa mirobolance intrinsèque. Elle inspire, exactement comme le sacré, terreur et adoration : la rousseur ne tolère pas la tiédeur. » Normal : n’est-elle pas tout feu tout flamme ?

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Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

8 commentaires

  1. Le roux est une couleur magnifique ! Je suis dévastée de savoir que les enfants roux subissent le harcèlement à l’école. Cela donne une étendue de la bêtise et de la méchanceté humaines ! J’adore également les animaux roux. Je suis châtain et j’ai souvent regretté de n’être pas rousse.

  2. J’ai toujours eu un faible pour les rousses potelées et au teint blanc que peignait Renoir. Et Lou, la rouquine, a inspiré de belles pages à Apollinaire…

  3. Le « blond vénitien » n’est pas vraiment roux. Les vénitiennes avaient coutume de se faire sécher leurs cheveux mouillés au soleil ardent, ce qui les décoloraient vers le blond.
    J’aime les rousses car elles sont toujours exceptionnelles. Par exemple, dans une soirée, si une rousse apparait, elle attire aussitôt tous les regards. Désolé pour les brunes et les blondes, qui sont aussi de très belles femmes.

  4. Fil de brique, poils de carottes, c’est bizarre tu sens pas mauvais … Comme le proclamait une pub pour de la bière : » je suis rousse et alors ! »
    J’en ai entendu des âneries sur les roux. Ma mère avait même été insultée car il était criminel de teindre les cheveux d’une petite fille. Le temps a passé et je ne comprends toujours pas la crainte que les roux peuvent susciter.

  5.  » Votre fille a de l’or sur la tête  » disait un rabbin,assis aux côtés de ma mère sur un banc du pré Catelan, il y a de ça un certain nombre d’années.
    Oui, de l’or, qui coûte très cher en quolibets: Les roux, ça sent mauvais !
    A une époque, on les brûlait !
    Poils de carotte !
    Sorcière !
    Toit de chaume !
    Et j’en passe et des meilleurs.
    Ça forme le caractère, disait ma mère, rousse également. Thérapie des plus efficaces.
    Puis vers 15 ans tout bascule.
    Toujours d’incorruptibles « roussistes  » mais les éloges apparaissent et les coureurs aussi, surtout lorsque ce toit de chaume est si fourni, que les coiffeurs désespèrent pour leurs paires de ciseaux.
    A l’automne de ma vie, la nature ne m’a toujours pas retiré ce chapeau flamboyant. Je suis rousse, et alors !
    Pour finir, une petite anecdote.
    A 8 ans, je fus accueillie dans ma nouvelle école, par une charmante enfant, qui l’oeil mauvais, planté dans les miens noisettes, me lança:  » t’es rousse, t’es C !
    Ironie du sort, je la croisais une vingtaine d’années plus tard, avec poussette et une déjà très très nombreuse famille.
    Ils étaient tous roux.
    J’espère qu’elle a changé d’avis.
    Alors, si vous rencontrez des roux, soyez gentils. Vous savez ce que vous risquez.
    Les miens ne sont pas roux.

  6. Je suis née rousse…c’est incroyable ce que j’ai subi dans mon enfance et même après. On prétendait que les roux étaient envoyés du diable ! Avec l’âge, les cheveux sont parait-il, selon la coiffeuse, blond vénitien.

    • J’ai toujours beaucoup aimé les rousses..mon premier  » amour  » au lycee l’etait..et magnifique surprise mon unique petite fille est… rousse! Magnifique! Trop jolie..et je doute qu’avec son petit caractère il y ait grand monde pour l’embêter…!

  7. Vivaldi était surnommé le prêtre roux, en fait blond vénitien puisqu’il officiait à Venise.
    Une grande partie de ses œuvres a été retrouvée par hasard recouvrant des pots de confiture.
    Ses compositions tant religieuses que profanes sont des chefs d’oeuvres.
    Il est mort à Vienne dans l’oubli le plus total.
    Alors quid de sa rousseur ?

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