Editoriaux - International - Politique - 15 mai 2019

Lettre d’Algérie : pourquoi les choses risquent de mal tourner

Alger vit des semaines étranges mais probablement décisives. Comme chaque année pour le ramadan, le pays et les administrations fonctionnent au ralenti et les trois quarts des programmes télé, algériens, arabes et émiratis, diffusent des émissions religieuses, théologiques, historiques (beaucoup de chevauchées héroïques sabre au clair).

Mais ce qui fait que ces semaines sont étranges et décisives, c’est qu’il se superpose un bras de fer, sans précédent depuis l’indépendance, entre le peuple et le pouvoir. Jusqu’à présent, le peuple a remporté les premières victoires : démission du président sortant Bouteflika et du président du Conseil constitutionnel. Toutefois, plus l’échéance du 4 juillet se rapproche, plus la tension monte : le peuple ne veut pas qu’elle ait lieu en l’état du pays et des institutions. Le pouvoir, et plus particulièrement le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, se raidit et entreprend une répression de plus en plus dure : s’il y a bien eu des arrestations d’oligarques fraudeurs pour satisfaire l’opinion, il y a eu aussi des mesures destinées à impressionner l’opposition. Ainsi, le général en retraite Benhadid a été placé en détention préventive sous le chef très grave de « participation à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale ». La même accusation que contre deux autres généraux et l’opposante historique (et députée) de gauche Louisa Hanoune. Le pouvoir, pressé par le temps, à quelques jours du début du processus électoral, multiplie les atteintes aux libertés fondamentales. Notamment celles de la presse et des universités. Le général Benhadid avait simplement écrit au chef d’état-major pour proposer un scénario de sortie de crise.

Le général Gaïd Salah, 78 ans, formé en URSS, un proche de Bouteflika, avait certes annoncé, après la démission de celui-ci, « le soutien de l’armée au peuple algérien ». La presse officielle du pouvoir fait souvent allusion aux complots ourdis depuis l’étranger contre l’Algérie, mais personne, dans la rue, n’y croit. La propagande officielle antifrançaise identique depuis près de soixante ans ne prend plus : dans chaque famille, il y a un parent qui vit en France et qui sait faire la part des choses. D’autant que l’Algérie, qui a brûlé sa rente des hydrocarbures par les deux bouts, est entrée dans une grave crise économique provoquée essentiellement par les mauvaises politiques de ses gouvernements successifs . En particulier, les prix augmentent et les salaires stagnent. Selon le FMI, l’inflation sera de 5,6 % en 2019 et sans doute de 7 % en 2020 (compte tenu de la crise politique actuelle).

Alors, comme l’écrit une chroniqueuse d’El Watan, l’élection présidentielle du 4 juillet « n’est réalisable ni techniquement ni politiquement ». En effet, le dépôt des candidatures (après collecte de parrainages) doit être effectué avant le 19 mai ; or, tant la désorganisation du FLN que le refus des autres partis rendent cette éventualité très improbable. Quarante maires de grandes villes ont annoncé leur refus d’organiser le scrutin et une bonne partie des magistrats celui de les contrôler. On se dirige vers un deuxième report du calendrier de l’élection suprême et l’entrée de l’Algérie dans des eaux dangereuses.

Il faut suivre, désormais, les manifestations des étudiants le mardi car c’est là, selon les conseils des professeurs, que se décident les stratégies et les slogans qui seront repris par la rue le vendredi.

La voie politique réclamée par les opposants les plus respectés est la mise place d’une Constituante pour préparer un changement complet de système politique, des élections libres, pour permettre enfin à l’Algérie d’accéder à la démocratie.

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