Editoriaux - Table - 25 décembre 2017

Les yeux écarquillés

On devrait vivre en permanence les yeux écarquillés et être dans un état d’incessante sidération, tant la réalité est stupéfiante. Et comme on ne peut vivre, nuit et jour, les paupières élargies par l’incrédulité, certains choisissent de ne jamais rien voir, de ne jamais rien dire ; de se changer en autruches. Cependant, même les autruches ont besoin de respirer, elles sortent alors la tête de leur trou : ce qu’elles voient alors menace de les aveugler à jamais – et elles replongent.

Qu’auront-elles vu, pendant ces quelques secondes – quelques secondes durant cette année qui vient de s’écouler ?

Les pétomanes des émissions de divertissement ou de « débats », ou Rokhaya Diallo justifiant le racisme anti-blanc devant Sonia Mabrouk ? Une distribution de bracelets « Respect » pour prévenir les agressions sexuelles qui n’ont de toute façon jamais eu lieu, à Cologne ? L’enterrement de la liberté ? Ou bien peut-être auront-elles appris que Sa Sainteté appelait les centres de réfugiés « camps de concentration » ; ou que la nouvelle Miss France et qu’un footballeur étaient accusés d’être racistes, l’une pour avoir parlé de « crinière de lionne » à propos des cheveux d’une Antillaise, l’autre pour s’être grimé en joueur des Harlem Globetrotters. Peut-être auront-elles vu leur ville transformée par endroits en déchetterie et livrée à la prédation. Peut-être se seront-elles même fait détrousser par des adolescents qui resteront impunis.

Ou bien ont-elles préféré s’oublier en regardant un vieil épisode de Sur écoute sur leur ordinateur.

Que dit l’officier de police qui vient d’apparaître sur l’écran ?

“Il faut que chacun y mette du sien.” L’homme s’adresse à ses agents et vient de poser devant lui une bouteille d’alcool. “Les policiers, ajoute-t-il, en avaient assez d’arrêter les clochards qui se promenaient dans la rue avec une bouteille, et les clochards en avaient assez d’être arrêtés. Alors, un mendigot a eu l’idée de faire ça…” L’officier sort de sa poche un sac en papier et y glisse la bouteille. « … et les policiers ne l’arrêtèrent plus. Les deux parties savaient qu’il s’agissait d’alcool, mais chacun y avait mis du sien.”

Voilà qui rassure nos autruches : il faut que chacun mette du sien pour feindre de ne pas voir la réalité.

En somme, deux solutions s’offrent à nous : avoir en permanence, et douloureusement, les yeux écarquillés, ou mettre un sac en papier sur la réalité – que l’on pourrait appeler notre devenir-autruche, qui n’a jamais empêché personne de finir sur la table d’un restaurant exotique, découpé en steak.

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