Cinéma - Editoriaux - 16 février 2020

Les César, un exemple à suivre pour rendre le pouvoir au peuple ?

Quand j’ai appris la démission collective du conseil d’administration de l’Académie des César, sous l’égide de son président Alain Terzian, je n’ai pas pu m’empêcher de me réjouir.

Même si je ne méconnais pas que, selon les spécialistes du monde du cinéma, ce dernier avait eu une influence positive sur l’image et le redressement de cette académie.

La mise en cause de celle-ci, au cours des dernières semaines, si elle s’est focalisée sur Roman Polanski et la représentativité insuffisante des femmes, mais aussi l’âge des administrateurs et l’opacité de la gestion, dépasse de très loin ces problèmes (pour Polanski, il s’agit d’une polémique absurde, comme si une œuvre détachée de lui et de son histoire impliquait approbation de ses agissements personnels).

On peut d’abord s’interroger sur le rôle de ces instances qui, dans tous les domaines, semblent plus repliées sur elles-mêmes qu’ouvertes aux grands vents des citoyens et des amateurs.

Pour ce qui concerne le cinéma, j’ai déjà écrit sur le festival de Cannes et regretté que, dans le choix et l’appréciation des films, ce soit une forme de compétence technocratique qui domine, sinon une indifférence à l’égard du plaisir, du moins une méfiance pour ce qui risquerait de se rapporter au sentiment ordinaire, aux prédilections du spectateur moyen, aux appétences de cette multitude qui a souvent l’impression, pour cet art si populaire, qu’on la prive du droit à la parole, du droit de cité.

J’ai conscience que ces observations vont me faire passer pour le béotien ignare qui ne maîtrise pas les complexités des mondes professionnels et croirait, naïvement, pouvoir les déposséder de leur pouvoir. Ma seule excuse est que je ressens la même gêne face à toutes les cérémonies, du théâtre, de la musique, parce qu’à mon sens, il leur manque toujours quelque chose qui est l’ouverture vers l’universel et l’acceptation que le commun des citoyens doit avoir son mot à dire.

Pourquoi suis-je tellement rétif face à ces autarcies qui veulent nous persuader que leur entre-soi est le meilleur gage pour nous convaincre de la validité de leurs décrets ?

Parce que j’ai pu constater, pour m’en émouvoir, pour m’en indigner parfois, que ces carences, cette réduction, cette obsession de chasser le peuple de tout ce qui pourtant le concerne au premier chef se retrouvent partout. Aussi bien dans la contemplation et l’adoration des médias par eux-mêmes que dans la sphère où la culture s’adresse à la culture, aussi bien dans l’espace judiciaire avec un Conseil supérieur de la magistrature gangrené par une composition qui exclut les usagers de la Justice que dans le monde politique où la République est invoquée à profusion mais qui se garde comme de la peste de l’irruption des citoyens dans le débat public.

La démonstration en a été faite quand on a évacué avec condescendance le référendum d’initiative citoyenne (RIC) qui, proposé par les gilets jaunes, n’était pas loin de constituer, sur le plan politique, leur apport le plus intéressant. Mais il n’avait que le tort de donner trop de latitude au peuple. De quoi celui-ci prétendait-il se mêler ?

Sur le plan judiciaire, réduire le rôle des jurés dans les cours d’assises va évidemment dans le même sens. Tout ce qui risque de venir troubler une normalité classique et prévisible est perçu comme dangereux.

Faut-il considérer, pour reprendre l’expression ambiguë du président de la République félicitant les siens, que les amateurs doivent supplanter les professionnels et offrir leur ignorance fraîche pour suppléer un savoir fatigué ? Pas partout, évidemment. Il y a des métiers, des fonctions et des exercices qui ne le permettraient pas, mais combien d’activités se grandiraient en consentant à l’idée que les citoyens réfléchis, dévoués et passionnés irrigueraient heureusement là où la porte leur est close !

Qu’on songe, par exemple, au journalisme officiel qui doit s’accommoder, aujourd’hui, des mille surgissements, dans une société curieuse, d’écrits et de contributions venant le confirmer, l’amender ou le contredire !

Rien n’est plus détestable que le corporatisme, cet enfermement sur soi pour interdire l’irruption d’intrus et vous donner à bon compte l’impression d’un savoir irrécusable. Il faut, à toute force, ouvrir les fenêtres, aérer les pièces, les institutions, les concours, les cérémonies.

Ne plus se contenter de deux ou trois citées mais élargir le choix.

Ne plus se satisfaire de services publics sans le regard et le contrôle du public.

Faire entrer ou rentrer les citoyens, de manière opératoire, dans la démocratie. Si elle doit les servir, qu’on leur donne aussi le pouvoir de la servir !

Les César, un bouleversement qui pourra être utile à tous.

Extrait de : Justice au Singulier

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