Economie - Editoriaux - Société - 25 janvier 2019

L’ère du déshéritement

Le think tank Terra Nova, jamais avare d’une bonne idée, recommande au gouvernement de taxer lourdement l’héritage. L’intention du groupe de réflexion progressiste est louable dans cette affaire : il s’agit de lutter contre les inégalités (cela étant rapporté par Boris Cassel, du Parisien, le 3 janvier). Par ailleurs favorable à l’immigration de masse, le laboratoire d’idées ne s’attaque pas à cette affaire par hasard. La nouvelle planète qui se prépare n’a, en effet, de sens que sur la base d’un individualisme forcené. Les parents ne devraient plus rien signifier pour le libéralisme le plus débridé. À l’évidence, Terra Nova a intérêt à faire sa fête au père.

Certains libéraux s’amusent même à convoquer le Christ pour justifier l’injustifiable en la matière : “À celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a” (dans, entre autres, Évangile de Matthieu, chap. 25, v.29). De toute façon, l’ordre qui prône l’expropriation intégrale ne pouvait que poursuivre son projet de déconstruction de la filiation. Depuis l’adoption de la loi autorisant le mariage homosexuel (le 17 mai 2013), c’est “open bar” dans ce domaine. En prétextant de ne plus vouloir taxer le travail, il convient de mettre une ultime balle dans la tête de la famille, seul véritable ciment de la patrie, autrement dit de la nation.

L’idée de sauvegarder la réserve héréditaire prend forme à partir de la Révolution française. L’économiste et député du tiers état, Mirabeau (1749-1791), fort fâché contre son père qui l’a torturé mentalement et rejeté sans vergogne, est en position d’imposer le droit à l’héritage. Bien que partisan d’une monarchie constitutionnelle, Mirabeau rend possible un modèle familial de nature nucléaire, c’est-à-dire libéral et égalitaire. Comme l’explique l’historien et anthropologue Emmanuel Todd, ce nouveau modèle tranche avec un plus ancien correspondant à la famille-souche dont les caractéristiques sont l’autorité et l’inégalité. En somme, le droit au déshéritement contredit les principes les plus élémentaires du projet humaniste.

Le développement des technosciences, tant vanté par les Lumières, a accéléré considérablement le processus d’appropriation des biens, des marchandises, des capitaux, voire quelque peu des individus dans le salariat. Pour autant, le problème de l’héritage n’est pas spécifiquement financier mais éminemment existentiel. Car un être déraciné est un non-être atomisé. De fait, le capitalisme financier dont le crime originel est celui du père demeure inlassablement conforté par le transhumanisme qui avance à pas feutrés. En attendant, le paysan a de quoi énerver le nomade ballotté dans le tourbillon des mouvements perpétuels.

En somme, l’homme est d’abord “un animal métaphysique” (Schopenhauer) avant d’être une amibe économique. Mais, dans ce monde où l’argent et la technique ont pris une telle place, il y aura toujours des veuves noires, des petits charognards, mais également, encore, des Mirabeau. Pourtant, qui peut croire être propriétaire de quoi que ce soit dans la bulle des transactions permanentes ?

L’enfant déshérité, à l’instar de Mirabeau, n’a logiquement plus rien si ce n’est la force du verbe et de l’écrit : un vouloir-vivre qui fait la supériorité du philosophe en chambre sur l’ingénieur en cendres. En vérité, être avant d’avoir.

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