Editoriaux - Fiction - 10 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (51)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Vassili murmura :
– Cela me fait le même effet à chaque passage. On ne s’y habitue jamais.
– Cette chose n’est pas naturelle approuva Vaso.
Il n’y avait ni panneau d’avertissement ni menace, comme si la construction se suffisait à elle-même. Celui qui avait conçu cela devait croire que sa simple vue était une mise en garde à elle toute seule.
Suivant Vaso, ils pénétrèrent dans le bunker.
– C’est ici que l’on accède aux infrastructures, murmura le guide. L’ensemble nécessite un entretien quotidien, ne serait-ce qu’au niveau électrique. Surtout ne parlez pas et restez bien derrière moi.
Quelques mètres plus loin, ils arrivèrent devant une lourde porte blindée visiblement verrouillée. Vaso ne semblait pas inquiet et regardait sa montre.
– Dans quarante secondes, mon frère Novak viendra nous ouvrir.
Comme pour confirmer ses dires, la porte grinça et s’ouvrit sur un homme vêtu du même accoutrement bleu sale. Il sourit et salua Vaso à grand renfort d’exclamations que ni Fadi ni Sybille ne comprirent. Le dénommé Novak ressemblait à Vaso, à ceci près qu’il était plus mince et semblait plus pâle. Sans doute était-ce dû à son travail souterrain. Après les avoir laissés passer, il disparut dans l’ombre.
Ils cheminèrent dans d’impressionnants couloirs lugubres. Sybille prit la main de Fadi, il eut l’impression d’entendre le « On y est presque » qu’elle pensait tellement fort que ses doigts serraient les siens convulsivement.
Soudain, Vassili fit signe au groupe de s’arrêter et intima l’ordre de se taire. Des pas résonnaient derrière eux et le sang de Fadi se glaça, il entendit des voix en arabe.
Les pas se rapprochaient, Vassili braqua un regard implacable vers Vaso, celui-ci blêmit. Instinctivement, Fadi mit la main à sa poche.
Vassili tira à plusieurs reprises, Fadi entendit quelqu’un hurler un ordre et les pas s’accélérèrent, ils étaient nombreux. Il braqua son pistolet vers le Serbe.
– Le tunnel, gronda-t-il.
Vaso tendit un doigt tremblant vers l’ouest.
– La porte, bégayait-il, la troisième à droite, elle s’ouvre sur le tunnel. Pardonne-moi, frère, je n’avais pas le…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, d’un coup de crosse, Vassili l’envoya à terre. Dans le dos de Fadi, les voix se faisaient plus pressantes, ils n’étaient plus qu’à quelques mètres. Une décharge d’adrénaline s’empara de lui, des coups de feu avaient retenti et des balles lui sifflèrent aux oreilles. Ils détalèrent à travers les couloirs. Fermant la marche, Fadi s’assurait que Sybille suivait le rythme sauvage que Vassili leur imposait. Fort heureusement, l’étroitesse des couloirs empêchait à plus d’un homme de se tenir de front. Il pouvait entendre leurs poursuivants jurer derrière eux, il comprit vaguement qu’on leur hurlait de s’arrêter au nom de la loi.
– Mon cul, pensait-il en lui-même, il n’y a plus de loi ici !
Devant lui, il entendit Vassili jurer et son cœur fit un bond dans sa poitrine : surgissant du couloir de gauche, une nouvelle escouade s’apprêtait à les prendre de flanc. Une rafale crépita et Vassili trébucha au sol en criant de douleur. Sybille le ramassa. En boitant et se servant de Sybille comme appui, le Russe continua d’avancer autant qu’il pouvait. Sa jambe gauche saignait et laissait une empreinte écarlate sur leur route. Heureusement, sa riposte armée avait fait refluer ces nouveaux assaillants une fraction de seconde, suffisamment pour leur permettre de prendre quelques mètres d’avance. Fadi jurait, en proie à la panique. Ils ne s’en sortiraient pas. Quand bien même, ils arriveraient à la porte du tunnel, avec la blessure de Vassili, ils n’iraient pas loin. Et puis ils avaient encore le no man’s land à traverser. Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi. Enfin, le jeune homme aperçut la porte blindée. Dernier obstacle avant la liberté. L’ouvrant avec peine, Sybille fit passer Vassili devant elle. Le Russe était livide. Alors qu’elle se retournait vers Fadi, une secousse brutale la fit basculer en avant. Elle n’eut pas le temps de se relever, la lourde porte l’avait enfermé dehors avec Vassili. Fadi l’avait poussé à l’intérieur. En un éclair, elle comprit. Elle poussa un cri de désespoir et tambourina de toutes ses forces contre le métal de la porte. Elle entendit Fadi hurler « Va-t’en ». Une voix claire et impérieuse, une voix d’homme.

Fadi n’avait pas réfléchi longtemps. En verrouillant la porte derrière lui, il ressentit une profonde fatigue engourdir chacun de ses membres. Il ne voulait pas faire ce qu’il s’était décidé à accomplir. Il s’interdisait de demeurer un assassin. Le bras qui tenait l’arme pesait comme du plomb. Les pas s’approchaient, il pouvait apercevoir les ombres se découper sur le sol. Enfin les premiers arrivèrent, Fadi eut un sourire las, c’était des moudjahidines. Il les regarda approcher, puis baissa les yeux sur son revolver, c’était la fin. Un sentiment de révolte l’envahit avec un élan suprême de haine. Sa lassitude s’évanouit aussi brusquement qu’elle était apparue. Il était résolu. Non, il ne courberait pas l’échine. Ses bons sentiments disparurent. Toute son angoisse se désincarnait au profit d’une créature nouvelle. En hurlant comme un possédé, il leva son arme, visa et tira. Ce n’était plus un ennemi informe qu’il visait, c’était ses frères, son frère, sa famille, son monde et toutes ses certitudes passées. Ce n’étaient pas des balles d’acier qu’il projetait sur les siens mais bien son insoumission. Il ne cherchait pas seulement à les éloigner de la porte, loin de Sybille et de Vassili, il ressentait l’envie, le besoin de tuer. Ce soir, il ne désirait sauver personne. Le visage de Sybille s’estompa. Il était seul et tout-puissant. Au bout de son arme se tenaient Arbini, Yacine, Tarek, le Calife, le Prophète et Allah en personne. Toute une existence de retenue et de doutes vola en éclats. Il s’entendit rire, distinctement, d’un rire de dément. Il tirait méthodiquement, froidement, il visait pour tuer. Il ne jouait plus, il ne jouerait jamais plus. Au diable la peur ! Ce soir, il l’exorcisait en prononçant sa damnation ou son salut, il ne savait plus et s’en moquait. Peu lui importait si le sang qu’il désirait répandre était coupable ou innocent, la seule chose qui lui importait était qu’il coule.

Devant lui, l’ennemi refluait, surpris par cette volte-face, Fadi s’enivrait de leur peur, des effluves de mépris et de dégoût lui montaient au nez, il entendit l’officier crier un ordre qu’il ne comprit pas.
Le doigt écrasé sur la détente il ne s’aperçut même pas qu’il n’avait plus de munitions. Seule comptait sa haine, elle lui semblait plus létale qu’une grenade. Sa rage explosait en fragmentation. À tel point qu’il ne vit pas les deux moudjahidines le ceinturer. Il eut conscience de se débattre, balançant ses poings en aveugle, les abattants sur ceux qui le tenaient avant qu’un choc terrible sur le crâne ne le fasse sombrer dans les bras de ce qu’il espérait être la mort.

À lire aussi

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (56)

Le commandant Saïf prit son fils à bout de bras et le regarda à travers ses larmes. La vie…