Editoriaux - Le livre de l'été - 29 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (39)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Il fonça au sous-sol du bâtiment puis manqua de défaillir. Le faux plafond qui cachait Sybille était défoncé à l’endroit même où elle était dissimulée. Il était arrivé trop tard. Puis un bruissement léger se fit entendre dans son dos. Il n’eut pas le temps de réagir. Une ombre s’était jetée sur lui et, en moins de temps qu’il n’en fallut, il avait un couteau sur la gorge. Un éclair lumineux l’aveugla et un rire nerveux parvint à ses oreilles. Un rire féminin. C’était Sybille.

Ils s’étreignirent pendant quelques secondes.
– Tu allais partir ? murmura-t-il.
– Oui, je devenais folle, là-dedans. Et puis j’ai peur pour Jean. D’ailleurs, que fais-tu là ? Tu es allé le voir ?
Fadi détourna les yeux. Ils ne pouvaient pas en parler maintenant. Ils auraient tout le temps plus tard. Il fallait qu’ils partent.
– On en parlera en sécurité. J’ai réfléchi. Le concierge sait qui nous sommes toi et moi. S’il parle, on est mort, il faut se tirer en vitesse.
Elle ne bougeait pas, les bras croisés, elle le fixait de ses yeux brûlants.

– Il est…
Fadi hocha la tête. Il ne fallait pas qu’elle pleure et lui non plus. Ils devaient agir vite, son instinct l’y poussait.
– Plus rien ne te retient ici. Il faut trouver quelqu’un chez les rebelles qui puisse te faire sortir. Tu sais où on peut trouver le prêtre ?
Elle avait fermé les yeux. Luttant contre le chagrin qui l’envahissait, elle semblait réfléchir à toute vitesse.
– On va passer par les égouts. Viens !

Le prenant par la main, elle l’entraîna dehors. Dans les tréfonds des catacombes de Paris, Fadi ne se sentait pas rassuré. Il détestait les endroits clos et celui-ci était, de surcroît, à moitié inondé.

Ils louvoyaient depuis des heures, à droite puis à gauche. Jusqu’à ce que Fadi soit totalement désorienté ; enfin, ils remontèrent à l’air libre. Fadi cligna des yeux. La nuit était totale. Ils étaient dans le Ghetto.

C’était la première fois qu’il y mettait les pieds. De ce quartier, il ne connaissait que les récits de son frère. Escarmouches, embuscades et descentes fréquentes, toutes ces histoires que Tarek lui racontait s’offraient dans leur réalité la plus crue. Pas une âme qui vive. Le couvre-feu instauré par le Vizirat était scrupuleusement suivi. Il était déjà risqué pour un citoyen de le violer ; pour un dhimmi, c’était suicidaire.

Sybille n’avait pas dit mot pendant le trajet. Fadi ne l’avait même pas entendue pleurer. Il n’osait pas aborder le sujet. Ils auraient tout le temps pour cela plus tard. Sybille s’arrêta. Ils faisaient face à un immeuble qui semblait désaffecté. Comme tous les bâtiments alentour, d’ailleurs. Un silence assourdissant régnait en ce lieu. Non pas de ces silences apaisants, plutôt de ceux oppressants et chargés d’angoisse.
Ce n’est qu’arrivés devant le porche qu’ils virent les quatre cadavres de part et d’autre de l’entrée.
À la façon dont les corps étaient disposés, il devait s’agir de sentinelles. L’expression de stupeur qui se peignait sur les visages juvéniles laissait entendre qu’ils avaient été abattus par surprise.

Sybille se figea. Mécaniquement, elle entra dans l’immeuble. Fadi voulut l’arrêter, mais elle le repoussa. Dans le long couloir du rez-de-chaussée flottait une odeur de poudre. Toutes les portes étaient fermées, hormis la deuxième à gauche. Son amie entra, Fadi la suivit. Là aussi, quatre corps jonchaient le sol. Trois hommes et une femme. Sybille s’agenouilla au milieu de la pièce, le visage dans les mains. Fadi ne savait que dire. Il ne savait pas qui étaient ces hommes et cette femme. Il ne les connaissait pas mais aucun doute n’était permis, c’était des rebelles très certainement et il ne fallait pas être devin pour en déduire que les moudjahidines étaient passés par là.

Un bruit de pas résonna à l’extérieur. Avant que l’idée de se cacher n’ait eu le temps de germer dans son esprit, deux hommes firent irruption dans la pièce. Le premier était armé d’un fusil d’assaut mais il ne portait ni barbe ni djellaba. Fadi eut tout juste le temps de lever les mains.
– Qui êtes-vous ? s’exclama l’homme. Que faites-vous ici ?
Avant que le jeune homme ait le temps de répondre, la voix de celui qui était resté en arrière s’éleva. Harmonieuse et profonde, elle respirait la paix et la douceur :
– Baissez votre arme, Vassili, je les connais, tout va bien !
C’était le curé.

À lire aussi

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (56)

Le commandant Saïf prit son fils à bout de bras et le regarda à travers ses larmes. La vie…