Editoriaux - Fiction - 5 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (16)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Chapitre VI

 

Fadi avait le cœur lourd. Les nombreuses visites chez Jean n’y étaient pas étrangères. Et toujours ce cauchemar qui le pourchassait dans son sommeil. Le jeune homme se sentait las. En cette fin de journée, il était pressé de rentrer chez lui après une trop longue journée d’école.
Les rues étaient toujours aussi calmes. Il lui semblait que ses concitoyens s’étaient parfaitement habitués au couvre-feu. Mieux : ils l’anticipaient et avaient pris pour habitude de se barricader chez eux avant les prémices du crépuscule. Cela l’intriguait. Les hommes étaient faciles à commander. Au fond, il suffisait d’une poignée d’hommes comme Tarek pour les guider et tous suivent sans broncher, se disait-il en traversant la rue.
Alors qu’il tournait à gauche pour rejoindre les siens, une main s’abattit sur son épaule et une voix menaçante parla au creux de son oreille.
– Tu enfreins le couvre-feu frère !
Fadi se retourna, un sourire de soulagement se peignait sur son visage. Malgré son uniforme de moudjahidine trop grand et le début de barbe qu’il s’acharnait à faire pousser, Fadi avait reconnu Ahmed.
– Le couvre-feu ne commence que dans une heure, soldat, alors arrête de faire le con !
Ahmed sourit à son tour. En observant son ami, Fadi avait du mal à l’imaginer au combat. Lui qui, dans leur enfance, avait peur de tout. Du noir, des serpents, des rats, des femmes, des gens… même dans son uniforme flottant, Fadi ne parvenait pas à le prendre au sérieux. Le jeune guerrier avait d’ailleurs l’air épuisé.
– Tu reviens du ghetto ? demanda Fadi prudemment.
– Ouais, avec ton frère. On s’est fait attaquer par des rebelles, ils ont réussi à blesser Adil. Mais on l’a bien eu !
– Attends, il était tout seul ?
Ahmed acquiesça, l’air gêné.
– Oui, elle était seule.
– Elle ? C’était une fille ? Fadi arborait un sourire moqueur. J’espère qu’elle n’a pas fait trop peur aux glorieux moudjahidines. Vous étiez assez nombreux, au moins ?
Ahmed ne souriait pas. Visiblement, Fadi l’avait vexé.
– T’étais même pas là. J’aurais bien aimé t’y voir. Elle nous a mitraillés et envoyé des roquettes à la gueule.
Fadi se tut. Il projetait la scène dans son esprit. Une fille armée et équipée. Seule dans son poste d’observation, attendant une mort aussi certaine qu’héroïque. Il en oubliait presque qu’elle avait certainement essayé de tuer Tarek.
Ahmed l’observait du coin de l’œil. Comme s’il espérait une question qui tardait à venir. Et puis Fadi avait la tête qu’il faisait lorsqu’il était ailleurs. Ahmed savait que son ami avait parfois des comportements étranges. Il lui arrivait parfois de penser qu’il était un peu malade.
– C’est Tarek qui l’a eue, finit-il par dire.
En entendant le nom de son frère, Fadi émergea de sa rêverie. Il acquiesça sans rien dire.
– Elle était super jeune, sérieux frère, continua le moudjahidine, elle devait être moins âgée que nous. C’est dingue, t’imagines ? Les kouffars envoient leurs filles nous combattre. On doit vraiment leur faire peur !
Il avait dit ça sur un ton de bravache. Fadi était replongé dans ses pensées. Il répondit sans regarder le moudjahidine,
– Ou alors ils nous détestent tous vraiment.
Ahmed semblait légèrement surpris
– Évidemment qu’ils nous détestent, sinon ils ne se rebelleraient pas. En même temps ils sont trop cons. Ils n’ont qu’à se convertir. C’est eux qui ont choisi cette vie. Et rien ne les obligeait à nous attaquer !
Fadi pensait à Jean, survivant dans son taudis. Il ignorait jusqu’où cette conversation allait le mener.
– Alors c’est qu’ils détestent notre mode de vie et la société tout entière. Je ne sais pas, frère, mais imagine un instant que tu as vécu toute ta vie selon tes codes et qu’un jour, on t’ordonne de tout changer au nom d’une religion qui n’était pas la tienne. Tu ferais quoi ?
Ahmed fronçait les sourcils, voilà que Fadi recommençait à raisonner. À croire qu’il prenait un malin plaisir à toujours lui faire sentir qu’il était plus intelligent que lui.
– On s’en fout de ce qu’ils pensent, Fadi. C’est des porcs qui vivent dans le péché et qui refusent de reconnaître Allah. Ils méritent de crever, c’est tout !
– Oui, et je te parie qu’ils pensent la même chose de nous. Sérieux, s’ils prenaient le pouvoir et obligeaient tes sœurs à enlever leurs voiles et marcher les cheveux au vent, encore une fois, tu ferais quoi ?

Ahmed mit la main sur son fusil. Fadi le voyait bien. Il ne comprenait pas un mot de ce qu’il disait. Il enviait la simplicité de son ami. Cette faculté qu’il avait de ne jamais rien remettre en question. Ahmed faisait partie de ces humains qui ne douteront jamais de rien. Il semblait à Fadi que ces gens vivront heureux et mourront la conscience tranquille quels que soient les actes et les atrocités qu’ils auront perpétrés. Il se demandait si, dans l’Histoire de France que Jean lui avait prêtée, des Ahmed avaient traversé les époques.
– Sur le Coran, je les saigne !, cracha le moudjahidine.
Fadi eut un sourire triste.
– Tu vois… C’est le drame de l’histoire, mon frère.  En disant cela, il réajusta sa sacoche sur son épaule. Là, en revanche, ça va être le couvre-feu. Je vais devoir filer avant que tu ne m’arrêtes.
– Ouais, ce serait dommage pour toi ! T’imagines la tête de Tarek si je te ramenais au poste ?
Fadi rit. Ahmed regarda sa montre. Dans quelques minutes ils enfreindraient le règlement. Enfin, surtout Fadi. Lui avait le droit de déambuler la nuit, un droit propre aux membres de son unité. Fadi le regardait du coin de l’œil. Il le connaissait trop bien. Si Ahmed ne se privait jamais d’étaler ses nouveaux privilèges, il n’abusait pas de celui dont il était question ce soir. Du moins, pas sans son escouade. Ahmed savait que, devant Fadi, ses rodomontades ne fonctionnaient pas. Ils avaient grandi ensemble et Fadi savait qui se cachait derrière l’uniforme. Le jeune moudjahidine en était conscient et le craignait.
Alors qu’ils se quittaient, Ahmed lui lança :
– De toute façon, tu réfléchis trop, Fadi. C’est pour ça que tu ne crois plus en rien.
Fadi lui sourit puis se retourna. Loin du regard d’Ahmed, le sourire avait fondu. Posant la main contre un mur, il ferma les yeux quelques instants. Il entendait le pas du moudjahidine s’éloigner jusqu’à devenir un écho lointain.

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