Après le Brexit, le débat sur la langue commune européenne fait son grand retour. Pourquoi conserver l’anglais, maintenant que les Anglais sont partis ? Le français,qui fut longtemps la langue de la diplomatie parlée à travers toute l’Europe, ne pourrait-il pas reprendre sa place ? On entend déjà les disputes sans fin qui pourraient se produire dans les mois à venir devant une telle perspective. Sans parvenir à un accord, puisqu’il faudrait un vote unanime du Conseil européen. Dans une tribune publiée dans Le Figaro, Sundar Ramanadane, normalien et haut fonctionnaire, lance une autre hypothèse : il défend la candidature du latin qui « mériterait », selon lui, « de redevenir la langue de l’Europe ».

Il ne manque pas d’arguments, susceptibles non seulement de réjouir les latinistes et tous ceux qui ont eu la chance de se frotter à la langue de Cicéron et de Virgile mais, aussi, de convaincre les citoyens d’une Europe riche d’un héritage gréco-romain. Il a raison de dire que « le latin a structuré les langues que nous parlons en Europe, dans leur construction grammaticale ou dans leur lexique », y eût-il des exceptions. Il a encore plus raison de rappeler que « le latin porte en lui deux millénaires d’une culture aussi variée que le furent ses auteurs », qu’il a été « le trait d’union d’une Europe des esprits », qu’il est « la langue politique par excellence ».

Malheureusement, son souhait apparaît comme un rêve utopique. Beaucoup de pays européens ont renoncé à cet héritage dont ils n’ont pas compris la valeur, ils ont pratiquement mis au rebut ce patrimoine inestimable. En France, on n’enseigne plus les langues anciennes que dans les où les étudiants de lettres classiques se font rares. Dans l’enseignement secondaire, le latin, à défaut du grec, subsiste dans les lycées, tant bien que mal, et se réduit souvent, dans les collèges, à une initiation à la culture antique. Résultat : il n’y a pas suffisamment de candidats pour pourvoir les postes offerts aux concours de recrutement. Le latin est considéré comme un luxe inutile et, horribile dictu, une langue élitiste.

L’idée de notre normalien est séduisante, mais n’est pas réaliste. Certes, le latin donnerait à l’Europe une identité d’exception, véhiculant « le symbole […] de la force, de la rigueur, de la volonté de puissance ». Mais, à supposer qu’on puisse revivifier l’enseignement de cette langue, que peut-on attendre de dirigeants qui ne veulent même pas faire référence aux « racines chrétiennes » de l’Europe dans le préambule de la Constitution européenne ? Ce sont des déracinés, et fiers de l’être !

On a oublié, de nos jours, qu’un Rimbaud, qui révolutionna la poésie, obtint des prix en version et thème latins, qu’il composait des vers aussi bien que Catulle. Quoi qu’en disent les barbares contemporains qui prétendent nous gouverner, la tradition est souvent source de modernité. Il est à parier que, pendant longtemps encore, l’anglais régnera dans les instances européennes et internationales. C’est la langue du commerce roi, du libre-échange, qui n’est pas prête à s’effacer. Elle participe de l’identité actuelle de l’Europe. Changer de langue, ce serait, pour elle, accepter de changer d’identité, redevenir ce qu’elle aurait dû être depuis toujours : une Europe des nations.

9 février 2021

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