Lettre à Sa Sainteté Léon XIV : la béatification de R. Schuman au risque de la fracture

Plusieurs éléments soulèvent de très sérieuses difficultés lorsqu’il s’agit de faire de Robert Schuman un modèle.
Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3373788
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Tandis que la cause de la béatification de Robert Schuman, fondateur de l'Union européenne, suit son cours, Quentin Brot, lecteur assidu de BV, adresse une lettre de supplique au pape Léon XIV pour attirer son attention sur les aspects controversés de la figure du personnage. BV reproduit l'intégralité de cette lettre.

Très Saint-Père,

C’est avec gravité, et avec la conscience du devoir propre aux fidèles laïcs engagés dans la vie de la cité et dans l’action temporelle, que je me permets de Vous adresser cette réflexion au sujet de la figure de Monsieur Robert Schuman et de la portée qu’aurait toute marque publique d’honneur qui pourrait lui être rendue.

La question soulevée n’est pas personnelle, elle touche profondément à un point de doctrine morale et de discernement ecclésial qui, je le crois, impacte un très grand nombre de catholiques en France : quels modèles l’Église peut-elle proposer aux fidèles lorsqu’il s’agit de l’engagement chrétien dans l’ordre temporel, plus précisément dans l’ordre politique ?

Il ne s’agit pas ici de juger les reins et les cœurs, que Dieu seul connaît, mais d’interroger avec prudence la valeur d’un itinéraire historique lorsqu’il est implicitement présenté comme une référence légitime pour les catholiques appelés à servir le bien commun.

À cet égard, il semble nécessaire de distinguer la sincérité personnelle de la foi, qui est très certainement réelle, de l’exemplarité politique, laquelle suppose une cohérence forte entre conviction morale, prudence vertueuse, courage et service du bien commun, en particulier dans les moments décisifs de l’Histoire

La pusillanimité pendant la Seconde Guerre mondiale

Le premier point tient au comportement politique de Robert Schuman durant les années tragiques de la Seconde Guerre mondiale. Sans méconnaître la complexité des circonstances qui précèdent la guerre et en sont la cause, plusieurs éléments continuent de soulever de très sérieuses difficultés lorsqu’il s’agit de faire de Robert Schuman un modèle temporel.

Il faut en effet rappeler qu’il soutint les accords de Munich conduisant à l’affermissement du régime nazi alors que de nombreux catholiques, en raison de leur foi, avaient conscience du danger de civilisation que cela représentait ; qu’il se prononça en faveur de l’armistice en juin 1940, plusieurs mois après le début de la guerre et ayant connaissance de l’horreur du régime nazi en question et de la portée publique de son acte ; qu’il participa au premier gouvernement formé autour du maréchal Pétain avant de s’en retirer ; qu’il vota, le 10 juillet 1940, les pleins pouvoirs constituants au même maréchal Pétain, prémices d’une politique réactionnaire et de collaboration ; qu’il ne s’engagea pas, après son évasion, dans une résistance organisée ; et qu’à la Libération, il fut un temps frappé d’indignité nationale avant d’être relevé de cette mesure par souci d’unité du général de Gaulle.

Ces faits, pris ensemble, ne permettent pas d’identifier en lui une figure claire de prudence politique au sens fort de la tradition chrétienne. Car la prudence n’est pas une simple réserve ni le seul évitement de la faute manifeste : elle est, selon la tradition thomiste, la droite raison dans l’action, ordonnée au bien et inséparable du courage requis lorsque le bien commun est radicalement menacé.

Dans cette perspective, l’Église n’a jamais élevé la passivité et le pacifisme au rang de vertus face à des pouvoirs gravement injustes. Jean XXIII rappelle, dans Pacem in terris, que l’autorité n’oblige moralement que si elle demeure ordonnée à la justice et au bien commun. Saint Jean-Paul II, dans Centesimus annus, souligne qu’il est légitime de résister à un pouvoir qui bafoue les droits fondamentaux de la personne humaine. Benoît XVI, quant à lui, a constamment rappelé que la charité politique ne peut être séparée de la vérité sur l’homme et sur le mal historique.

Dès lors, la difficulté n’est pas d’établir si Robert Schuman fut personnellement croyant mais de savoir si, dans l’épreuve majeure du siècle voire du millénaire, il manifesta cette union de la prudence et de la force qui caractérise l’exemplarité chrétienne dans l’ordre politique. Beaucoup de fidèles peuvent, de bonne foi, en douter. Il est factuellement établi que Robert Schuman n’agit ni avec force ni avec ardeur en vue de rétablir un ordre politique permettant une véritable action au service du bien commun. Que serait-il advenu, si tous les hommes catholiques ayant un engagement politique avaient réagi comme lui ?

Le prisme technique et économique : limites d’un modèle

Le second point concerne l’œuvre politique qui demeure le plus souvent attachée à son nom : la construction européenne. Robert Schuman est indissociable du projet porté par la déclaration du 9 mai 1950, lequel entendit assurer la paix par l’intégration progressive des intérêts économiques au travers de structures techniques. Cette intuition historique a sa cohérence propre. Toutefois, la question demeure entière : une politique fondée prioritairement sur l’économie, les mécanismes fonctionnels et l’intégration technico-institutionnelle peut-elle constituer un modèle pleinement chrétien de l’ordre politique ?

Le magistère invite à répondre avec nuance, voire avec réserve. Jean XXIII, dans Mater et Magistra et Pacem in terris, insiste sur le fait que toute organisation politique doit demeurer ordonnée à la dignité de la personne et à la participation réelle des peuples. Paul VI, dans Populorum progressio et Octogesima adveniens, avertit contre les réductions techniciennes du politique et contre les modèles de développement qui oublient les cultures, les communautés historiques et la vocation intégrale de l’homme. Saint Jean-Paul II, dans Ecclesia in Europa, rappelle que l’Europe ne peut se construire au prix de l’effacement de l’âme des nations. Benoît XVI enfin, dans Caritas in veritate, montre avec force qu’aucun ordre économique, même rationnel, ne peut à lui seul produire une civilisation juste s’il n’est pas informé par la vérité, la responsabilité et le bien commun.

La difficulté, dès lors, n’est pas de nier toute valeur à l’intuition européenne de Robert Schuman, mais de contester qu’elle puisse être proposée sans réserve comme modèle politique achevé, notamment parce que les moyens semblent y prendre la place de la fin : l’économique ne saurait orienter l’action politique. Une construction abordée principalement par le marché, la technique et la régulation supranationale risque de fragiliser la médiation politique, d’éloigner les peuples des décisions qui les concernent et de nourrir un sentiment durable de dépossession quant à l’âme des patries.

C’est pourquoi beaucoup considèrent aujourd’hui que l’héritage schumanien, au moins dans ses effets historiques, appelle davantage une discussion critique qu’une célébration univoque. Les multiples crises sociales qui traversent aujourd’hui l’Europe et la France en sont les signes tangibles. La construction européenne telle qu’elle est menée actuellement est majoritairement contestée, démocratiquement remise en cause. L’option schumanienne peut-elle être présentée aux fidèles comme un chemin a priori fécond d’unité entre les personnes et les peuples ?

Sainteté personnelle et exemplarité ecclésiale

Le troisième point touche à la vie personnelle de Robert Schuman. Il est possible, et même juste, de reconnaître en lui un homme de prière, de recueillement et de discipline intérieure. Une telle dimension mérite le respect. Mais de quel type d’exemplarité parle-t-on ?

La sainteté personnelle, l’authenticité de la vie intérieure et l’exemplarité publique ne se confondent pas automatiquement. Or, la vie de Robert Schuman, ni prêtre, ni religieux, ni époux, ni père de famille, apparaît, dans son mode concret d’existence, comme difficilement imitable pour la grande majorité des fidèles voire indésirable, car il n’implique pas d’engagement sacrificiel formel au service de la communauté.

À notre époque, l’Église a un besoin profond de figures lisibles : des pères et des mères de famille, des laïcs engagés, des témoins dont l’existence montre comment unir foi, responsabilité, sacrifice et courage dans le tissu ordinaire du monde. Paul VI, dans Apostolicam actuositatem, comme saint Jean-Paul II dans Christifideles laici, ont souligné avec force la vocation propre des laïcs à sanctifier les réalités temporelles de l’intérieur. Benoît XVI a lui aussi rappelé que le témoignage chrétien doit être intelligible dans la vie réelle des personnes et des communautés.

En ce sens, une interrogation demeure : Robert Schuman est-il, au plan pratique, pastoral et ecclésial, une figure réellement inspirante pour le peuple chrétien ?

On peut admirer un homme de prière ; il est plus difficile d’en faire un modèle ecclésial majeur lorsqu’une part essentielle de son itinéraire historique demeure a minima ambiguë et lorsque la forme même de sa vie apparaît peu transposable pour les fidèles appelés à sanctifier le mariage, la famille, le travail et la responsabilité civique.

Des risques de fracture

Le quatrième point concerne les conséquences ecclésiales et sociales d’une éventuelle mise à l’honneur insuffisamment explicitée. Dans un contexte marqué par la crise de confiance envers les institutions européennes, par la fracture entre élites et peuples, par l’effacement des repères moraux et par de vives tensions dans la mémoire historique française, un geste d’honneur public envers Robert Schuman pourrait être interprété de manière profondément divergente et générer de vives tensions.

Un premier risque serait celui d’une fracture interne au sein de l’Église, entre des sensibilités ecclésiales déjà éprouvées, les unes voyant en lui un artisan de paix et d’unité européenne, les autres discernant dans son parcours une faiblesse politique grave au moment où le courage était requis.

Un second risque serait celui d’une rupture accrue entre l’Église et une partie du peuple, le plus périphérique et méprisé, notamment parmi ceux qui associent la construction européenne à un éloignement des nations, des enracinements et des volontés populaires.

Un troisième risque serait, enfin, celui d’une confusion morale : donner à penser qu’une foi sincère, jointe à une prudence de retrait et à une politique technico-économique contestée, suffirait à définir l’exemplarité chrétienne dans la cité.

Or, Jean XXIII, Paul VI, saint Jean-Paul II et Benoît XVI ont tous rappelé, chacun selon son accent propre, que l’engagement chrétien dans le monde demande à la fois vérité, charité, courage, responsabilité historique et service réel des peuples concrets. L’Église ne peut proposer des modèles sans mesurer la portée doctrinale, pastorale et symbolique de ce qu’elle donne à voir.

C’est pourquoi, Très Saint-Père, la question n’est pas de savoir si Robert Schuman fut un croyant sincère. La question est plutôt : peut-il être proposé, sans grave équivoque, comme exemple de l’engagement politique chrétien ?

Si une telle reconnaissance devait néanmoins être envisagée, il semblerait indispensable qu’elle soit accompagnée d’une clarification doctrinale et historique explicite : qu’il soit dit avec précision ce qui, en cet homme, relève d’une authentique exemplarité chrétienne et ce qui, au contraire, appelle réserve, distinction ou prudence.

Votre geste, Très Saint-Père, aurait une portée universelle.

C’est pourquoi beaucoup de fidèles pourraient souhaiter qu’en un tel domaine, rien ne soit laissé à l’ambiguïté.

Veuillez agréer, Très Saint-Père, l’expression de mon profond respect filial.

Quentin BROT

Vos commentaires

50 commentaires

  1. Schuman était un démocrate chrétien, bien décidé (avec Adenauer et De Gasperi) à établir les racines chrétiennes de l’Europe. Mais je ne vois pas pourquoi le condamner parce que ses héritiers ont mal agi (regardez les « gaullistes » d’aujourd’hui !). Ah si : la démocratie chrétienne n’est pas en odeur de sainteté auprès de Boulevard Voltaire…

  2. Vu le nombre de commentaires qui accusent le pape (sic), il est bon de rappeler qu’avant de commenter, il faut connaître le fonctionnement des béatifications et canonisations : le pape ne fait que recevoir les dossiers qui ont été établis et sur lesquels il tranche en fonction de l’héroïcité des vertus et du/des miracle(s).
    Le pape Léon XIV n’est absolument pas à l’initiative de ce dossier.

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