La confusion qui règne autour du mot « complot » défie l’intelligence, menace la liberté et interroge la démocratie. Sa persistance et sa charge polémique traduisent une demande de sens, inhérente à la nature humaine. Nietzsche affirmait que l’homme préfère le non-sens à l’absence de sens.

Rappelons qu’un complot se définit comme un dessein collectif, tacite et malveillant. Or, un amalgame simpliste et réducteur s’acharne à nier l’existence des complots en les réduisant à des informations factuelles présumées fausses – les « fake news » sont devenues un outil de propagande dont nos dirigeants tentent de s’arroger le monopole public.

La vague actuelle de ne date pas de la pandémie de grippe Covid-19. En 2006, Pierre-André Taguieff, dans L’Imaginaire du complot mondial. Aspects d’un mythe moderne, démontre le lien entre politique et culture, caractéristique du complot comme récit mythique visant à associer une fonction d’explication à celle de mobilisation.

Pourtant, l’Histoire fourmille de complots réels ou fabriqués, réussis ou manqués, de renversements de régimes politiques et d’appropriation d’intérêts économiques, de destruction de modèles de sociétés et d’abolition de systèmes de valeurs : de César assassiné par des sénateurs au renversement d’États par des puissances étrangères ; de la « conspiration des Poudres » en 1605 contre Jacques Ier d’Angleterre ou de la Terreur française contre les ennemis de la Révolution (le mot « terrorisme » date de 1793) aux projets synarchiques et ésotériques avortés ou inventés. Pour exemple, le faux complot des Protocoles des Sages de Sion, attribué en 1903 par la tsariste aux Juifs et aux francs-maçons, romancé par Umberto Eco dans Le Cimetière de Prague. Il servira la propagande hitlérienne.

Depuis le XIXe siècle, la littérature de politique-fiction regorge de récits centrés sur ce thème. Les croyances complotistes ont souvent permis d’identifier de faux coupables en leur imputant la responsabilité du mal qui sévit dans le monde, comme l’explique Alessandro Leiduan dans Umberto Eco & les théories du complot. Contre le complotisme. Au-delà de l’anticomplotisme. C’est aussi la thèse que défend Vladimir Volkoff dans ses essais et romans historiques. L’anthropologue René Girard en a conçu une théorie du bouc émissaire qui permet de résoudre les conflits en attribuant la responsabilité à des innocents.

À notre époque hystérique par manque d’intelligence, de connaissance et d’argumentation, l’occurrence du complot dans la presse et les débats publics est en forte hausse, de même que les documentaires et les séries télévisées, les réseaux sociaux et les conversations privées. Au point que la société semble opposer deux catégories irréconciliables: d’un côté, les « complotistes » – taxés de paranoïa voire de dérangement mental, mal pensants au regard de la doxa dominante -, de l’autre, les « anti-complotistes » supposés raisonnables, qui en nient l’existence et moquent leurs adversaires. L’avantage initial est à ces derniers, car il est plus difficile de contredire une idée que d’abonder dans son sens ; de documenter la preuve que de la démontrer. Pourtant, l’absence de preuve n’est pas preuve de l’absence, et un faisceau d’indices peut valoir preuve de l’évidence.

Ainsi, depuis toujours, les comploteurs utilisent l’alibi du complot pour discréditer leurs adversaires, masquer leurs propres desseins secrets et justifier des dérives totalitaires, voire des purges physiques – de nos jours, sociales et pénales. Récit des dominants, le complot semble être devenu le récit des dominés face à des apprentis tyrans masqués derrière des régimes pseudo-démocratiques. Or, c’est justement le manque de démocratie qui alimente le complotisme. Convenons donc qu’en chaque anti-complotiste sommeille un comploteur !

Des idéologies mondialistes, progressistes et scientistes tentent de détruire les nations et les religions par l’effacement de leurs traditions. Elles nous incitent à réfléchir et à réagir en faisant appel à l’expérience et à la connaissance, à l’intelligence et au bon sens, dont on ne fait jamais trop usage. L’important n’est pas d’abord de résoudre les problèmes, mais de bien les poser. Car « on n’évalue pas une idéologie aux réponses qu’elle apporte, mais aux questions qu’elle évacue », disait Günther Anders.

25 novembre 2020

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