Pourquoi suis-je exaspéré au-delà de toute mesure par le simulacre d’entretien de Léa Salamé avec Carlos Ghosn, par le faux humour d’un Frédéric Fromet chantant « Jésus est pédé, membre de la LGBT, du haut de la croix pourquoi l’avoir cloué, pourquoi l’avoir pas enculé » – ces prestations sur France Inter, radio publique -, pourquoi suis-je indigné, bien au-delà du raisonnable, par la délibération manipulée ayant octroyé le Renaudot de l’essai à Gabriel Matzneff en 2013, pourquoi suis-je en général énervé par l’apparence des dialogues, des controverses et des questionnements médiatiques, la complaisance forcée des éloges, l’hostilité surjouée des critiques, pourquoi le monde m’est-il insupportable quand il fait semblant ?

Précisément parce qu’il fait semblant et qu’il oppose trop rarement aux apparences qu’il cultive la profondeur de la sincérité, la vérité du courage et, d’une certaine manière, la brutalité de soi.

Il me semble, en effet, qu’à regarder de près, qu’à écouter attentivement les séquences multiples et variées qui emplissent notre modernité politique, sociale, culturelle, médiatique et même judiciaire, le caractère dominant qui surgit d’elles est celui du faux-semblant. On donne l’impression de parler vrai mais, la plupart du temps, on gomme tout ce qui serait susceptible de rendre la parole, au sens propre, insupportable, et on lime, on soupèse, on atténue, on répète, on atermoie et, en définitive, on joue la comédie.

La pensée unique, les éléments de langage sont la conséquence d’un univers qui est, comme on disait dans mon enfance, « pour de faux », diffusant la sensation d’une irréalité et de postures conventionnelles. Il est dramatique, même si on sous-estime ce danger, de vivre, de respirer, de penser, d’écrire et de parler dans une société dont la plupart des « maîtres » – ceux qui détiennent le pouvoir sous toutes ses espèces – n’ont pour vocation que de donner le change, de faire illusion. La perception non seulement de discours artificiels, d’une France au-dessus de la mêlée de tous mais de l’oubli de la France en plein dans la mêlée : un clivage qui ne diminue pas.

Les apparences comme confort, telle une consolation aussi de ceux que leur esprit condamne à la superficialité, à cette impuissance, à ce simulacre.

Je n’aurais pas eu envie de tomber dans ce poncif – qui ne fait pas semblant, aujourd’hui ? – si je ne m’étais pas interrogé en même temps sur l’aura, même si on ne les apprécie pas, voire pire, de personnalités qui, dans beaucoup de registres, soudain nous éclaboussent par leur aptitude à projeter, contre et dans le « pour de faux », un « pour de vrai ». De personnalités ou de mouvements ou de révoltes qui, quoi qu’on en ait, ne sont pas loin de susciter, même chez ceux qui les désapprouvent, une sorte d’adhésion humaine parce qu’ils incarnent la vérité d’idées, de sentiments, de détresses, de pesanteurs, de misères, d’indignations et de souffrances. Cela explique sans doute pourquoi, pour ma part, malgré une contradiction intellectuelle et politique avec les gilets jaunes, j’ai dans mes tréfonds de l’estime pour cette population qui lançait dans l’aseptisé de nos comédies sociales et politiques la fureur d’une authenticité trop rare.

En généralisant cette analyse qui se rapporte à l’irruption de la réalité, quoi qu’il en coûte, dans les mondes français et/ou internationaux du faux-semblant, il est alors facile de comprendre la jouissance que le citoyen de bonne foi éprouve à la seule lecture ou écoute de propos contestables peut-être mais d’une puissance, d’une vigueur et d’une intelligence qui viennent exclusivement du fait que leurs auteurs ne jouent jamais la comédie. Dans cette catégorie des brutalités légitimes et des sincérités pugnaces, des talents soucieux de ne rien perdre de l’intégrité de soi, de ne pas succomber, quel que soit le lieu, à l’emprise de l’apparence, on trouve évidemment Michel Onfray, Alain Finkielkraut, François Ruffin, Éric Zemmour et d’autres encore, par exemple Didier Maïsto, président de Sud Radio. Leur point commun, contrairement à ce dont on les accuse – d’être réactionnaires, de faire le jeu du RN ou d’en être ou encore affreusement de gauche et populiste -, n’est pas leur vision politique, sociale et historique mais seulement leur aptitude à ne jamais penser et parler en faisant SEMBLANT. Pour ma part, je préfère admirer leur sincérité talentueuse que souffrir de la différence de nos points de vue.

Au risque de provoquer, même si certains le sous-estiment en le traitant de fou, ce refus de la banalisation, cette terrifiante et/ou exemplaire présentation de soi tel qu’on est continuent probablement à faire le succès d’un et, en tout cas, mais avec des facettes apparemment plus raisonnables, d’un Poutine.

Pour revenir en France et rejoindre le début de mon billet, le fait que le dernier livre de Frédéric Beigbeder ait été naturellement surestimé par le copinage médiatico-littéraire mais que son passage le plus pertinent et hilarant concerne les quatorze recommandations qu’il adresse à ceux qui voudraient devenir « comique radiophonique français » parce qu’il vise juste et touche là où il faut. Une seconde de vérité et tout change !

Qui ne fait pas semblant ?

De manière très présomptueuse, j’ose me placer en contradiction avec cette question. Et je ne méconnais pas que ne pas faire semblant a pour rançon possible, probable, inéluctable, une dégradation des relations humaines qui s’articulent sur le « pour de faux ».

À chacun de choisir et d’arbitrer.

Extrait de : Justice au Singulier

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