La Pelleteuse d’Or : le prix du patrimoine oublié face aux bulldozers

À l’approche des Journées du Patrimoine, ce prix nous invite à découvrir les horreurs commises contre lui.
Photo de Pixabay - www.pexels.com
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Alors que la France vient de découvrir son « Monument préféré des Français 2026 », la piscine Art déco Roger Salengro de Bruay-la-Buissière (Pas-de-Calais), une autre distinction, beaucoup moins flatteuse mais non moins utile, revient chaque année sur les tristes démolitions qui ont marqué l’année patrimoniale. Créée par l’association Urgences Patrimoine, la « Pelleteuse d’Or » entend, avec une ironie assumée, attirer l’attention sur ces édifices qui disparaissent sous les coups des engins de chantier car si certains monuments emblématiques par leur histoire, leur architecture ou leur valeur symbolique bénéficient d’une forte mobilisation pour être sauvegardés et valorisés, et avec raison, bien d’autres demeurent malheureusement vulnérables et finissent par disparaître, non pas sous l’effet du temps, mais par la main de l’Homme.

Une distinction née d’une démolition

La Pelleteuse d’Or est née en 2021, à la suite de la destruction de la chapelle Saint-Joseph de Lille. Pour Urgences Patrimoine, ce concours est avant tout une manière de rendre visibles les démolitions du patrimoine à travers le territoire français. L’association revendique ainsi un dispositif volontairement ironique, destiné à mettre en lumière des décisions de destruction qui pourraient autrement passer inaperçues. La première édition avait une dimension particulière. L’association avait alors attribué sa Pelleteuse d’Or à Roselyne Bachelot, ministre de la Culture à l’époque, en réaction à la disparition de la chapelle lilloise. Le choix du nom lui-même repose sur un détournement volontaire de la Palme d’or : « Le décalage entre l’or d’un trophée et les gravats d’un bâtiment détruit constitue précisément le ressort de cet humour noir. C’est ce décalage qui attire l’attention et permet de mettre en avant ce qu’on fait subir au patrimoine », précise Alexandra Sobczak pour BV.

Depuis 2025, les Français sont appelés à voter pour désigner le lauréat. La sélection porte sur des édifices démolis entre les Journées européennes du patrimoine de l’année précédente et celles de l’année en cours. Une manière pour l’association de profiter de ce rendez-vous national consacré au patrimoine pour rappeler également ce qui a disparu. Cette même année, c’est la ville de Provins qui avait remporté la distinction avec 2 960 voix, sur 8 750 votants. En cause : la destruction de la « Tour 18 », une tourelle médiévale située sur le tracé des anciens remparts de la cité. Cette démolition avait alors suscité une importante polémique et la municipalité avait ensuite annoncé la reconstruction de la tour. Pour Alexandra Sobczak, cette affaire illustre justement l’utilité du trophée : « Depuis que l’on soumet ce prix au vote, nous avons l’impression que les gens sont un petit peu plus attentifs. »

Cinq candidats pour l’édition 2026

Pour 2026, Urgences Patrimoine a retenu cinq démolitions intervenues entre septembre 2025 et août 2026. Le public est invité à départager le château du Clos des Fées à Saint-Jouin-Bruneval (Seine-Maritime), démoli pour laisser place à un projet de logements sociaux ; l’église Saint-Martin de Serqueux (Seine-Maritime), disparue faute de moyens suffisants pour assurer sa sécurisation et pour étendre un centre médical ; les Halles de Cognac (Cognac), démolies en raison de leur état jugé dangereux ; le pavillon Ledoux de Besançon (Doubs), détruit faute de moyens pour assurer sa réhabilitation ; et enfin le presbytère de Saint-André-de-Sangonis (Hérault), datant du XVIIIe et rasé pour construire une médiathèque. Les votes sont encore ouverts jusqu’à ce dimanche 20 septembre. Alors, cher lecteur, n’hésitez pas à apporter votre voix en votant à votre tour via ce lien.

Cette sélection illustre la diversité des bâtiments concernés. Il ne s’agit pas nécessairement de monuments d’apparence prestigieuse ou protégés au titre des Monuments historiques, mais d’édifices plus modestes, parfois très liés à la mémoire locale. C’est précisément sur cette dimension que repose le discours d’Urgences Patrimoine : la protection du patrimoine ne doit pas se limiter aux monuments classés, inscrits ou largement médiatisés. Car, selon Alexandra Sobczak, une protection ne garantit pas nécessairement la survie d’un édifice, comme le prouve le cas de l’église Saint-Martin de Serqueux, qui avait été labellisée par la DRAC avant d’être finalement démolie.

Un prix pour donner l’alerte

Le principe de la Pelleteuse d’Or est donc avant tout celui d’un cri d’alarme. Si la France jouit d’un patrimoine exceptionnel et peut compter sur des associations, des fondations, des collectivités et des particuliers qui se mobilisent pour le restaurer et le transmettre, il existe aussi des échecs, des scandales et des bâtiments qui disparaissent malgré les alertes. C’est d’ailleurs tout l’objectif affiché par le prix, qui entend « rendre visibles les démolitions de plus en plus nombreuses sur l’ensemble du territoire national ». L’ironie du trophée ne doit donc pas masquer son ambition. En désignant chaque année une démolition emblématique, Urgences Patrimoine cherche à provoquer une prise de conscience. Alexandra Sobczak revendique un véritable rôle de lanceur d’alerte : « Il faut que les gens sachent que ça existe ».

Cette année, le contexte renforce encore cette ironie. Les Journées européennes du patrimoine 2026 ont pour thème « le patrimoine en péril ». La présidente d’Urgences Patrimoine regrette cependant que cette thématique ne mette pas davantage en lumière les édifices menacés de disparition. À ses yeux, « le patrimoine en péril », ce ne sont pas ces monuments prestigieux exceptionnellement ouverts au public, mais aussi « tous ces édifices en déshérence, qui se cassent la figure et qui sont dans un état pitoyable ». Ainsi, à l’heure où les Français sont invités à admirer leurs monuments préférés, la Pelleteuse d’Or invite donc à regarder l’autre face du patrimoine. Celle des édifices moins célèbres, moins protégés et moins médiatisés, dont la disparition ne fera pas toujours la une des journaux, car une fois la pelleteuse passée, il ne reste que des souvenirs et des regrets.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

7 commentaires

  1. Il ne faut pas exagérer : ce n’est pas parce qu’une bâtisse est vieille qu’elle est belle ou intéressante. Avons-nous vraiment les moyens d’entretenir de vieux bâtiments qui ne présentent aucun intérêt architectural, historique ou touristique ? Concentrons nous sur l’essentiel : Il n’y aura jamais assez de fonds privés pour restaurer tout et n’importe quoi.
    Petite anecdote : je vis dans une maison vieille de 300 ans que j’entretiens et restaure de mes mains avec les quelques économies que l’Etat ne m’a pas encore prises. J’ai appris par hasard que les autorités locales ont classé ma maison « bâtiment remarquable », ce qui ne me donne pas droit à 1€ d’aide mais m’interdit quasiment toute modification. Les censeurs oublient juste que ma maison est une ha-bi-ta-tion, pas un musée.

  2. Moins de budget pour le « spectacle vivant » et le cinéma subventionnés (avance sur recettes) sans spectateur mais avec de vraies rémunérations pour les « créateurs » autoproclamés et donneurs de leçons de vie.
    Plus pour le patrimoine : beaucoup de fonds privés seraient prêts à investir si on les y incitait.

  3. Combien d’édifices des années 50, 60 ont-ils été démolis, malgré leur très grande qualité architecturale ?!
    J’ai en tête bien des exemples, ne serait ce que de simples maisons, bijoux d’architecture.
    Le Pouvoir public est inculte en la matière, il ne regarde qu’au loin, au-delà de 100 ans, il lui faudrait des lunettes culturelles pour qu’il arrête le massacre.

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