Editoriaux - 20 février 2019

Juste après l’ignominie, tout continue comme avant…

Quelques Gilets jaunes ont dénoncé, honteux de l’agression du 16 février, un combat tombé dans la violence et l’antisémitisme.

Une grande marche contre l’antisémitisme, réunissant quatorze partis, se déroulait le 19 février avec, dans le cortège, le Premier ministre et plusieurs ministres. Elle ne va servir à rien mais il fallait la faire. Il n’est pas concevable de laisser l’impuissance nue occuper tout l’espace : les défilés mettent du solennel et du symbolique sur un réel dont le pouvoir n’a plus la maîtrise, qui nous échappe.

Il aurait été intolérable d’accepter le Rassemblement national au milieu de cette multitude si naturellement républicaine quand lui se contente d’avoir à sa tête, malgré des remugles persistants dans ses tréfonds, une présidente qui a toujours, autant que ses donneurs de leçons, vitupéré sans équivoque l’antisémitisme et les nostalgies historiques honteuses.

Mais il est patent que l’exigence de rassemblement contre ce fléau pèse moins que le besoin de se garder un prétendu diable sous la main. Agnès Buzyn et Nathalie Loiseau sont devenues des spécialistes de cette appropriation.

Alain Finkielkraut est et a une personnalité que j’estime et qu’en certaines circonstances j’ai admirée. Le 16 février en particulier quand il a opposé sa dignité stupéfiée aux éructations haineuses qui le visaient.

Je ne peux être suspect de partialité à son égard car, si je l’ai questionné aussi bien dans mes entretiens vidéo que sur Sud Radio, il ne m’a jamais compté dans le cercle de ses invités et encore moins de ses amis. Répliques est demeuré par exemple une nostalgie.

Ce qui m’a scandalisé comme lui – il affirme qu’il a été “plus blessé par les commentaires après l’agression que par l’agression elle-même” (Le Point) – est la nature de certaines réactions émanant d’intellectuels de gauche médiatisés et d’esprits partisans ne concevant pas leur condamnation sans “mais”.

Parce “qu’une certaine intelligentsia et des journalistes me traitent de réac, de fasciste et de raciste ” – ce qui est évidemment absurde pour qui le lit et l’écoute avec constance -, il aurait été presque admissible de s’en prendre à lui de cette manière.

Il n’aurait jamais dû être là. C’est lui qui par sa présence a attisé la haine. L’islamiste radical lui crachant son verbe odieux quasiment au visage a été provoqué ! Alain Finkielkraut a toujours adoré se faire remarquer, cet épisode a dû le combler ! Et puis, après tout, il ne fait que payer la rançon de son omniprésence médiatique et de ses pensées réactionnaires ! Il ne faut pas exagérer, il n’a jamais été traité de “sale juif”!

Nous sommes en France en 2019. Cet inventaire du déni et de l’excuse, ces imbécillités, ces indécences, cette soumission délétère au pire au lieu de le récuser absolument se sont manifestés parce qu’un esprit libre, courageux, majoritairement respecté a croisé par hasard un groupe fanatisé ne criant qu’une chose : que ce “sioniste de merde” retourne en Israël !

Rien ne serait plus accablant pour la démocratie – réflexe bête – que de constituer l’antisionisme comme un délit alors qu’il n’est pas TOUJOURS un antisémitisme. Le président de l’Assemblée nationale est “réservé” : il a bien raison.

Je considère normale la focalisation politique et médiatique sur cet épisode du 16 février, parce qu’il est signifiant et ostensiblement antisémite, mais je voudrais attirer l’attention sur une multitude de violences ordinaires, verbales ou actives, qui ne suscitent pas malheureusement le même opprobre.

Bernard-Henri Lévy, naturellement en pointe dans la défense d’Alain Finkielkraut à cause des insultes antisémites dont il a été victime, ne devrait pas hésiter à mettre son talent et sa verve indignée pour venir au soutien d’autres causes, pas forcément géopolitiques et même étrangères à tout antisémitisme !

C’est aussi parce qu’une forme sinon de complaisance, du moins d’indifférence à l’encontre des violences banales – elles ne concernent que le commun des citoyens et ne mettraient pas en péril la démocratie ? – n’existe que trop que la haine et son paroxysme osent éclater ailleurs. L’antisémitisme et le racisme ne sont que l’expression au comble d’une société qui a perdu ce respect élémentaire du savoir vivre ensemble et donc de la loi qui le protège, le sauvegarde. Ils ne sont pas à part, ils sont une déplorable continuation.

Et cela suit son déplorable cours : 80 sépultures profanées dans un cimetière juif ! (cf.on billet du 14 février : Antisémitisme : cessons le catéchisme médiatique.) Le président s’y recueille. J’entends bien qu’il lui est impossible d’aller d’une église à l’autre !

J’oubliais : Les Invisibles, un film sur les femmes sans abri, a été projeté à l’Élysée (Le Parisien). Plutôt la représentation du réel que son insupportable immédiateté ! On le regarde, on ne le transforme pas.

Pendant ce temps des visibles trop présents ne cessent pas de piaffer et de s’exacerber dans l’immense salle d’attente de la République et de sa présidence.

Juste après l’ignominie, tout continue comme avant.

Extrait de : Justice au Singulier

À lire aussi

Philippe Bilger : « En France, l’impuissance du pouvoir fait peur ! »

Imprimer ou envoyer par courriel cet articleQuatre ans après les tragiques attentats islam…